Cet article examine la notion de guṇa et distingue les qualités constitutives de la réalité (sattva, rajas, tamas) de leur forme pathologique appelée doṣa mentaux, déséquilibre engendré par les événements propres à la vie. L'article explore ensuite les implications thérapeutiques de cette distinction, la notion de prakṛti mentale individuelle, le rôle de viveka comme outil discriminatif, et la dimension cosmologique des guṇa dans la conception des ères cycliques (yuga). Il propose enfin des pistes d'action concrètes pour le praticien et l'enseignant de yoga souhaitant intégrer ces concepts et les incarner dans leurs pratiques et enseignements.
Guṇa et doṣa : de l'équilibre cosmique à la pratique thérapeutique
On emploie souvent les mots guṇa et doṣa comme s'ils signifiaient la même chose, et l'on finit par confondre ce qui constitue la réalité avec ce qui la déséquilibre. C'est pourtant une distinction essentielle, et la tenir au clair change beaucoup de choses dès qu'on passe de la théorie à l'observation de soi.
Le mot guṇa signifie d'abord « fil » ou « corde » : il évoque les brins entrelacés dont est tissée la réalité, indissociables les uns des autres, comme les trois brins nécessaires à une tresse solide. D'après le sāṃkhya, qui forme la base métaphysique commune au yoga et à l'āyurveda, les trois guṇa (sattva, rajas et tamas) sont les constituants fondamentaux de la prakṛti, la nature manifestée. Tout ce qui existe résulte d'une combinaison particulière de ces trois qualités, dans des proportions qui varient sans cesse.
On réduit trop souvent ces qualités à un classement où sattva serait enviable et tamas condamnable. C'est un contresens : guṇa a le sens de « caractéristique », ce sont des adjectifs qui qualifient la réalité, non une hiérarchie des états de conscience ou des êtres. Sattva est la qualité de la perception claire et de l'ouverture au réel, rajas celle du mouvement qui rend toute transformation possible, tamas celle de la stabilité, du repos et de l'immobilité. Aucun des trois n'est à supprimer : sattva sans rajas ni tamas resterait au stade de l'idée, sans élan pour se manifester ni forme pour se stabiliser. C'est leur interdépendance qui fait la trame de ce que nous appelons le réel.
La distinction décisive vient ensuite. En āyurveda, le terme doṣa désigne « ce qui engendre le déséquilibre ». Sur le plan mental, seuls rajas et tamas peuvent devenir des doṣa : sattva est la nature de base du mental, sa structure même. Rajas et tamas ne sont donc jamais problématiques par nature, ils le deviennent seulement lorsque les circonstances de la vie provoquent un excès durable qui rompt l'équilibre.
Un excès de rajas peut se manifester par de l'agitation mentale chronique, l'impossibilité de s'arrêter, la difficulté à habiter l'instant. Un excès de tamas produit l'inverse : torpeur, perte d'élan, repli. Et chacun demande une approche opposée, parfois contre-intuitive, que l'enseignement traditionnel adapte suivant le profil de chacun.
Distinguer le guṇa du doṣa, c'est apprendre à reconnaître si un état relève de sa nature profonde ou d'un déséquilibre passager, un discernement qui porte en sanskrit le nom de viveka, et qui suppose autant d'observation que d'honnêteté envers soi. Loin d'être une grille abstraite, cette compréhension éclaire la manière dont on vit, dont on agit, et dont on trouve sa juste place — jusque dans la lecture des grands cycles du temps, les yuga, où les mêmes qualités colorent des âges entiers du monde.
Nous développons tout cela en détail dans l'épisode (vidéo et audio disponibles gratuitement) ainsi que dans l'article complet qui paraît dans le numéro 158 de la revue (été 2026), à partir de l'enseignement de Rita Oosterbeek.
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