Alain Daniélou

@Fondation Alain Daniélou

Cet article a été rédigé par Anne Prunet et est paru dans la revue Infos Yoga n°153 (été 2025).

Il n’aurait pas vu le jour sans le concours de la Fondation Alain Daniélou, qui œuvre depuis 1969 pour permettre à l’Occident de découvrir l’Inde traditionnelle à travers la recherche, l’histoire, les arts et la spiritualité.

« La seule valeur que je ne remette jamais en question est celle des enseignements que j'ai reçus de l'hindouisme shivaïte qui refuse tout dogmatisme car je n'ai trouvé aucune forme de pensée qui soit allée aussi loin, aussi clairement, avec une telle profondeur et une telle intelligence, dans la compréhension du divin et des structures du monde. »

Alain Daniélou, Le chemin du labyrinthe, p.335

 

Introduction

Alain Daniélou a vécu en Inde entre 1932 et 1956, pendant 25 ans. Il y acquiert une connaissance des arts et de la philosophie hindous dont le yoga. C’est une connaissance singulière, « de l’intérieur » qui est incarnée, éprouvée et non seulement livresque. Sa première approche du monde des arts et de la pensée indienne est initiée par Rabindranath Tagore. Daniélou et son compagnon Raymond Burnier firent de nombreux séjour à l’école du poète à Santiniketan. Toutefois, c’est à Bénarès, auprès de lettrés de la ville, pratiquant un enseignement traditionnel, qu’il forge le socle de sa connaissance du sous-continent.

Ses sources proviennent directement des textes originaux grâce à sa maîtrise des langues de l’Inde : hindi, sanskrit, tamoul, bengali, à l’inverse de beaucoup d’indianistes qui passent par les textes traduits et, par conséquent, par le prisme d’une Inde influencée par la Grande Bretagne et son mode de pensée occidental. Daniélou est l’héritier de penseurs indiens de la tradition orale tels que Vijayanand Tripathi, Svāmī Karpātrī et Bramanand Tripathi pour les langues de l’Inde, la philosophie et le yoga tantrique, Shivendranath Basu pour la musique.

C’est un parcours insolite et sans précédent que le sien, comparable à celui de l’écrivain voyageur, Nicolas Bouvier, ou du poète médecin de marine Victor Segalen.

En s’intéressant à l’Inde, Daniélou a été confronté aux pratiques du yoga dès les années 1930. C’est un élément qui compte pour sa formation et à laquelle son œuvre accorde une importance certaine. Néanmoins, en quelle mesure le yoga peut-il être considéré comme un jalon déterminant dans son parcours ?

Afin de comprendre la place particulière du yoga dans son itinéraire, nous commencerons par exposer en quelle mesure on peut qualifier Alain Daniélou d’aventurier de l'âme en explorant l’oxymore de la formule. Puis nous analyserons en quelle mesure la quête de Daniélou s’accorde particulièrement avec l’approche du yoga et exposerons brièvement la conception et la pratique singulière du yoga qui était celle d'Alain Daniélou.

 

Alain Daniélou : un aventurier de l’âme

Dualité corps et âme : un non-sens pour Daniélou

Une constante dans l’approche du monde et de sa connaissance chez Daniélou réside dans le fait de ne jamais séparer l’expérience corporelle de l’expérience spirituelle. Esprit et corps forment pour lui une seule et même entité ; la spiritualité n’est pas seulement à chercher du côté de l’intellect, mais aussi de l’expression corporelle.

À cet égard, Daniélou s’inscrit contre l’approche judéo chrétienne et sa dichotomie entre l’âme et le corps, marquant par là-même le rejet de sa propre éducation. Sa mère, Madeleine Daniélou est en effet connue pour avoir fondé l’école privée pour jeunes filles catholiques Sainte Marie de Neuilly, aujourd’hui classes préparatoires privées. L’objectif était clair : éviter que les jeunes filles catholiques intellectuelles ne tombent entre les mains des courants athés et existentialistes. La religion catholique y était très présente et il s’agissait d’éduquer les esprits et de faire taire les pulsions corporelles.

Pour le jeune Alain, cette éducation est source de souffrance. D’une part, il est cantonné avec des filles avec lesquelles il n’a aucune affinité, puis sa mère décide de le scolariser au collège Sainte Croix de Neuilly où les garçons se moquent de lui. C’est paradoxalement la fréquentation de ces garçons qui le conduit à s’intéresser à la culture physique. Ainsi témoigne-t-il dans Le chemin du labyrinthe, son autobiographie :

« Ma mauvaise santé, l'impossibilité de me faire faire des études sérieuses, mon manque d'intérêt total pour ce qui était intellectuel ou religieux ruinaient tous les projets qu'une mère sage et inspirée avait préparés pour moi. Las d'être maladif, je me suis mis vers ma quinzième année à faire de la gymnastique et du sport, activités profondément méprisées. ». (1)

Cette citation marque bien la fracture entre les attentes maternelles et le chemin que prend Alain enfant, ne se retrouvant ni dans la religion, ni dans le mode de pensée et se tournant vers un domaine méprisé : la culture physique. Commençant par le cyclisme, puis le canoë, il se mit quelques années plus tard à travailler la danse, qui devait jouer un rôle dans son appréhension du yoga.

L’aventure : physique et spirituelle

Daniélou, en s’accomplissant hors du cadre de son milieu d’origine, devient, malgré lui, un aventurier. En effet, les domaines qu’il explore lui sont inconnus et il doit tout apprendre par lui-même. Partant du principe qu’il existe une union de l’âme et du corps, il est impossible d’isoler chez Daniélou l’aventure physique de l’aventure spirituelle. Indéniablement, c’est un aventurier au sens physique du terme.

Ses voyages, périlleux parfois, le montrent. En avril 1932, il rejoint à Kaboul un ami de son enfance : Zaher, dont le père est devenu roi d’Afghanistan. Alain, accompagné de Raymond Burnier a en effet entrepris un voyage en Orient. L’extrait de la correspondance de Raymond à son ami Pierre Arnal témoigne de ce vent d’aventure qui souffle sur leur périple :

« Alain m'assure que son ami le roi me prêtera Rolls et Hispano ou encore un chameau. Toujours est-il qu'il m'a bien décroché ces visas diplomatiques juste avant de partir. »
(Lettre de Raymond à Pierre Arnal, 17 avril 1932).

Arrivés à Kabour, le roi Nadir propose à Alain et à Raymond une excursion dans une région peu connue : le Pamir, puisqu’ils s’intéressent aux cultures anciennes. Mais l’expédition se révèle très aventureuse.

« Nous avons loué des mulets pour porter mes toiles et mes boîtes de peinture et aussi quelques provisions et de malheureux poulets attachés par les pattes », raconte Alain (chemin 70). Sur place, les Kafirs, convertis de force à l’Islam, se montrent hospitaliers. Alain peint et Raymond filme : le village, les gens, les danses. Mais le plus périlleux reste à venir : pour le retour les Kafirs « proposèrent de nous construire un radeau. » écrit Daniélou.

« C'est sur cet esquif que nous nous sommes laissés dériver, à une allure parfois vertigineuse, sur les rapides bouillonnants de la rivière Chounar traversant des défilés si profonds et périlleux que les gens d'une rive ne connaissent pas ceux de l'autre et ne parlent pas, dit-on, la même langue. » (2)

C’est enfin le retour à Kaboul qui leur pose problème : le frère du roi, qui désapprouvait cette expédition, ordonne à la police afghane de les fouiller et d’empêcher leur départ. Raymond et Alain doivent littéralement fuir Kaboul, suspectés de pactiser avec l’ennemi Kafir. Entrés par la voie royale en Afghanistan, c’est par la petite porte que Daniélou et Burnier s’en vont vers l’Inde, cachés au fond d’un camion qui devait rentrer à vide à Peshawar.

Ce récit n’est qu’un exemple, et témoigne de l’esprit d’aventure, au sens physique du terme, puisque Daniélou et Burnier s’exposent à des dangers, de la nature, de la rencontre avec des tribus rebelles qui auraient très bien pu leur réserver un mauvais accueil. Nous aurions tout aussi bien pu évoquer Obock et la visite à Henry de Montfreid en août 1934, ou le Paris-Calcutta par la route en 1935 ou enfin la découverte des temples hindous : Khajurao, Amarkantak, Chilpi ou encore Ramgarh en roulotte ou à dos d’éléphants, révélation de la richesse de leur statuaire sensuelle et de l’organisation de leur espace sacré.

Ces dernières expéditions nous permettent d’aborder la dimension spirituelle de l’aventure de Daniélou qui est en quête d’une forme de spiritualité qui donne un sens à sa vie. Vivre le frisson de l’aventure physique ne suffit pas : avec la découverte des temples, commence une longue et difficile plongée dans l’Inde multimillénaire, dans son mode de pensée radicalement différent de l’héritage judéo-chrétien. C’est par l’art, par la beauté que Daniélou en vient à l’étude de la pensée, de la philosophie hindoue.

En effet, si les temples de l’Inde médiévale, pourtant méprisés et méconnus à l’époque, leur révèlent toute leur beauté, ils ne leur livrent pas d’un bloc tous leurs mystères.

L’aventure de Daniélou ne s’arrête pas lorsque le sac est rangé : s’en suit une aventure spirituelle. La magie des lieux et leur pouvoir de faire éprouver le sacré sont très tôt ancrés chez Daniélou. Dès l’enfance, il construit des autels dans la forêt de sa maison natale en Bretagne, au point que sa mère demande une autorisation spéciale au pape pour lui faire sa communion plus jeune. Mais Alain Daniélou n’a que faire de la liturgie et de sa pompe : c’est un aventurier de l’âme. (3)

Le poète Victor Segalen se dépeignait ainsi :

« moi si anticatholique pur, mais resté, d'essence amoureux des châteaux dans les âmes et des secrets corridors obscurs menant vers la lumière. »
Correspondance de Victor à Yvonne Segalen, 13 juin 1909 (4)

Cette phrase s’applique également au parcours de Daniélou et nous montre combien l’aventure chez lui est aussi spirituelle, et hors des sentiers battus.

C’est par l’art que Daniélou entre dans une quête spirituelle, intègre la relation avec le cosmos. Ne se considérant pas comme un intellectuel, il lui faut éprouver, incorporer le réel pour laisser place à l’imaginaire, à la pensée spirituelle du monde.

 

Comment Daniélou en vient à s’intéresser au yoga ?

La danse, l’Inde et le yoga

Si on considère le yoga comme une forme d’harmonie entre le corps et l’esprit, entre l’homme et la nature qui l’entoure, cette pratique combine une approche physique et spirituelle. C’est par des exercices physiques, parfois extrêmement exigeants qu’on va atteindre une forme de spiritualité. Mais le yoga est aussi une philosophie.

Le yoga entre dans la vie de Daniélou par sa découverte de l’Inde. Pourtant, il dit s’être rendu en Inde par hasard. C’est un éblouissement physique qui l’ancre dans une terre où il va élire domicile et en apprendre la culture, les arts, les modes de vie. Ainsi témoigne-t-il dans un article intitulé « Les écrivains et leur pays d’élection » :

« Je ne m'étais jamais intéressé à l'Inde ni à ce que l'on appelle la spiritualité fût-elle occidentale ou orientale. (…) Ce qui m'a enchanté, dès le premier abord dans l'Inde c'est la beauté des êtres, du climat, des arbres ; les rizières qui, pareilles à des miroirs, reflètent les nuages pesants de la mousson, les paysans nus et musclés qui ornent tous les recoins des paysages, les bœufs rapides aux cornes dorées, à la démarche dansante, qui traînent allègrement des chars multicolores. C'est graduellement que j'ai pris contact avec ces modes de penser, de sentir, de vivre, qui révèlent la nature profonde d'un peuple». (5)

Le voyage géographique se mue en un voyage spirituel, ponctué de multiples initiations, dont l’initiation au yoga.

La conception qu’a Daniélou de la danse est un élément majeur pour comprendre comment il s’est intéressé au yoga. À Paris, dans les années de l’entre-deux guerre, il a la chance de prendre des cours de danse auprès de la sœur de Nijinski, puis, il s’inscrit aux studio Walker. Pourtant, il s’éloigne rapidement de ses maîtres et développe une conception spirituelle de l’art de danser.

« Ces expériences étaient intéressantes mais ne correspondaient pas à l'idée que je me faisais de la danse qui, pour moi, était une façon de vivre la musique. La manière dont on plaquait des mouvements sur des thèmes musicaux, que d'ailleurs on déformait, me semblait plus une gymnastique qu'un art. Des danses que me composa Legat ne me plaisaient pas. Je me mis à composer mes propres danses dans lesquelles le mouvement était une interprétation directe du sentiment musical. » (6)

Fort d’une telle expérience, le yoga ne pouvait que recouvrir les aspirations de Daniélou, aux confins de l’âme et du corps.

 

Connaissance, pratique et diffusion du Yoga ?

Après avoir fait plusieurs séjours en Inde, Daniélou et Burnier s’installent à Bénarès, où Daniélou entreprend de s’intégrer véritablement dans ce pays qui l’a tant ébloui. Grâce à de longs et patients efforts, il parvient à se faire accepter de la communauté des lettrés de la ville, au point que son maître de philosophie, Vijayanand Tripathi, demande à son fils, Bramanand Tripathi, de faire son initiation :

« Nous sommes apparemment les seuls étrangers qui aient été initiés et incorporés dans l'hindouisme orthodoxe et nos noms sont les seuls inscrits dans les registres du grand temple de Bhubanesvar, le Linga Râja, où sont inventoriées les familles qui ont le droit de vénérer l'image du dieu dans ce lieu très sacré ». (7)

C’est plus précisément avec Bramanand Tripathi qu’il s’initie aux aspects tantriques de l’hindouisme. Swāmī Karpātrī  joue un rôle déterminant dans la formation de Daniélou au yoga. Combinant l’héritage indien et occidental, Daniélou se fait le passeur entre les deux mondes :

« J'ai écrit de nombreux articles dans le Siddhanta et traduit en hindi certains textes occidentaux qui, sur certains points d'histoire et de doctrine, pouvaient intéresser le milieu traditionaliste. J'ai aussi traduit en anglais un certain nombre de textes de Swāmī Karpātrī sur l'iconographie, le symbolisme des temples, la sculpture érotique ». (8)

On comprend ainsi comment cet itinéraire hétérodoxe conduit Daniélou à occuper une place sans précédent dans le domaine du yoga et de se faire le pont entre deux cultures, deux mondes.

C’est peut-être cette appartenance à deux univers qui font que Daniélou garde toujours un esprit critique envers le savoir : en effet, si le yoga participe pleinement de son appréhension du monde selon l’hindouisme shivaïte, il n’en demeure pas moins critique et marque une défiance certaine vis-à-vis d’une pratique non informée du yoga.

Persuadé que toutes les connaissances ne sont pas à partager avec tous, il écrit une nouvelle édifiante sur les dangers des pouvoirs des yogis, lorsqu’ils tombent dans de mauvaises mains. « Le maître des loups » (9), expose comment un brahmane, le Mahant, se compromet au point d’en perdre la vie, en voulant pratiquer des rites tantriques dont il ne maîtrisait pas les effets. Le conte met en miroir la figure de ce Mahant avec celle de son jeune neveu, Kouttou, humble et sans aspiration à un quelconque pouvoir. C’est pourtant à ce dernier que le yogi confiera ses pouvoirs, car il les sait en de bonne main.

La nouvelle souligne les limites d’un pouvoir extraordinaire qu’est celui de certains yogis, lorsqu’il est confié à de mauvaises personnes, mais aussi met l’accent sur la filiation et la transmission.

 

À son retour en Europe en 1956, Daniélou entreprend de faire découvrir à l’Occident le « vrai visage de l’Inde » et s’y emploie entre autres, en publiant les nombreuses connaissances qu’il a du sous-continent. Parmi ses nombreux livres, le Yoga, méthode de réintégration (10) occupe une place centrale. Dans cet ouvrage, Daniélou expose les principes et techniques du yoga selon les textes fondateurs, tout en les rendant accessibles au public occidental. Il y développe l’idée que le yoga vise à réintégrer l’individu dans l’ordre cosmique, à travers la maîtrise du corps, du souffle, des sens et de l’esprit.

Conclusion

Ce qui distingue l’approche de Daniélou, c’est sa compréhension du yoga comme partie intégrante d’un système de pensée cohérent, profondément enraciné dans la tradition shivaïte. Pour lui, le yoga n’est pas une technique isolée, mais s’inscrit dans une vision globale de l’être humain et de sa place dans le cosmos. Figure centrale de son itinéraire entre orient et occident, libre et affranchi de tout dogme, le yoga lui permet d’approcher le réel de de développer une vision du monde authentiquement fondée sur une expérience qui ne fait jamais le choix entre l’esprit ou le corps et fait de lui un véritable aventurier de l’âme.

 

Notes

(1) Le chemin du labyrinthe, Paris, Robert Laffont, 1981, p.42

(2) Ibid. p.72

(3) Le Chemin du labyrinthe, chapitre « La retraite dans la forêt »

(4) Correspondance, tome I : 885-6, 13 juin 1909, Paris, Fayard, 2004

(5) « Les écrivains et leur pays d’élection », Le Figaro, 10 juillet, 1982

(6) Le Chemin du labyrinthe, p.130

(7) Ibid.

(8) Ibid.

(9) Le Bétail des dieux et autres contes gangétiques, Paris, Le Rocher, 1994

(10) Le yoga, méthode de réintégration, Paris, L’Arche, 1997, 1ère édition en anglais : yoga, Method of Reintrgration, Londres, Johnson, 1949