Cet article de Dîpa (Hélène Marinetti) fait partie du uméro 156 de la revue Infos Yoga (mars-avril 2026). Il est ici diffusé en intégralité. 

Laissez-moi vous présenter, cette fois, un texte qui prolonge nos réflexions sur La place du Maître, thème du numéro précédent de notre magazine.

Il s’agit de l’Uddhava-gītā, le « chant » d’Uddhava, fameux disciple de Śrī Kṛṣṇa : il y recueille les ultimes paroles de son Maître vénéré, au moment où celui-ci s’apprête à rejoindre les cieux, après une vie d’avatāra bien remplie.

Son départ du monde, qui perd ainsi son protecteur, marque le début du Kali-yuga, règne de confusion, de division et de violence : notre époque.

Uddhava, éploré à l’idée de perdre sa divine boussole, son refuge, interroge Kṛṣṇa qui, une dernière fois, délivre son enseignement avec patience et amour.

Être séparé — ou plutôt, se croire séparé — d’un tel Guru, Âme du monde, est sans doute une terrible épreuve, mais c’est surtout une terrible erreur.

L’attachement démesuré à la personne du Guru peut instiller le poison de la dualité, et donc de l’illusion (source de souffrance), dans le cœur du disciple. Kṛṣṇa enjoint Uddhava de réaliser l’unité et de vivre dans cette Conscience unifiée, qui n’est autre que le Soi (Ātman) — Kṛṣṇa lui-même.

LES 24 GURU DU MOINE ERRANT, L’AVADHŪTA

Cette Gītā, chant de l’âme, commence par une histoire racontée par Śrī Kṛṣṇa : celle du moine errant, l’avadhūta, qui s’est délivré lui-même de son ignorance et de ses propres ténèbres, par la réflexion et la vision directe,

« car l’âme est son propre maître… c’est elle qui nous permet de trouver le bien suprême »…

Le célèbre roi Yadu rencontra un jour cet avadhūta, savant et jeune, qui allait — libre de toute peur, de toute possession — parcourant le monde avec sagesse, « comme un enfant, comme un fou ou un idiot… hors d’atteinte, comme un éléphant dans l’eau du Gange… »

La joie rayonnante, la liberté nonchalante du renonçant frappèrent le roi Yadu, qui l’interrogea, pressé d’en connaître le secret.

« Mes maîtres sont nombreux, répondit l’avadhūta, tous pleins de clairvoyance ; et grâce à ce que j’ai reçu, je vais librement en ce monde. Apprends de moi qui ils sont. » S’ensuit l’énumération de ces vingt-quatre maîtres-guru dont il tira ses leçons de sagesse. Voici une synthèse adaptée, explicative — et subjective — de ces enseignements que partage avec nous l’avadhūta :

  1. Je m’incline devant la TERRE : même lorsqu’elle est violentée par des créatures destructrices et ignorantes, elle reste stable et ferme, patiente, offrant ses forêts et ses prairies, sources d’abondance pour tous les êtres. Par elle, j’ai appris à m’adapter habilement à ce qui vient, sans dévier de ma course, toujours œuvrant pour le bien de tous ; endurant, vigilant, je comprends que les êtres malfaisants, esclaves de pulsions inférieures, sont le jouet de leur destin karmique. Disciple des sommets, les yeux fixés sur les montagnes, je ne perds jamais de vue la suprême Réalité, champ de neige de ma Conscience.

  2. Comme le VENT, qui souffle librement sur l’univers, transportant les parfums sans s’y attacher, le sage se meut dans le monde des objets sans être troublé par les apparences du bien et du mal, sans être lié ni soumis à la matière et aux expériences. J’ai appris du vent cette légèreté sans emprise, cette liberté sans entrave : c’est l’âme ailée que je perçois sans cesse.

  3. Rien n’affecte l’éther subtil et pur du CIEL, support unique laissant se déployer toute chose qu’il surplombe et maintient dans sa vastitude. L’oiseau, le nuage : tout passe, sans trace.
    Mon âme, enfermée dans la prison du corps, est attirée par cet espace limpide, reflet vibrant de la Conscience divine, qui l’appelle et l’aimante.
    Pourquoi s’attarder dans les méandres du monde ?
    Détaché de tout, pressé de déplier mes ailes, je vole vers ma source, plénitude de l’âme.

  4. Hommage aux EAUX pures et sacrées ! La source fraîche et le torrent lavent de toute souillure et de tout encombrement.
    Ainsi la conscience de l’avadhūta, libérée du marécage des pensées, s’écoule pure, sans entrave, pour s’unir à sa source, qu’elle n’oublie jamais.
    Une telle transparence, une telle clarté émanent de lui, que sa parole, sa vue, son toucher purifient le monde alentour.

  5. Le FEU, par son ardeur et sa brillance — lui qui prend la forme de tout ce qu’il consume — enseigne à se nourrir de ce qui se présente, à en extraire l’essence subtile.
    Ainsi le feu de ma conscience dévore tout ce qui vient à moi, rendant toute chose à sa nature essentielle. Je fais feu de tout bois, comprenant les causes et les effets, nourrissant ma sagesse et ma force, contemplant en toute forme la forme du divin.

  6. La LUNE, que l’on voit croître et décroître, et qui pourtant reste toujours pleine, m’a appris qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Tout savoir, émanant des sens et du mental, part d’un point de vue erroné, illusoire. La naissance et la mort, rythmées par le Temps, ne concernent que le corps périssable. L’âme éternelle ne s’y trompe pas : elle abrite la Vérité, globale, parfaite, comme la pleine lune. C’est elle que je poursuis, pur de toute illusion.

  7. Je m’incline devant le SOLEIL, qui éclaire le palais comme le taudis, sans en être affecté. Il absorbe l’eau par ses rayons et la restitue en pluies, sans s’y attacher. Entièrement voué à sa tâche universelle, unique et sans second, il peut sembler multiple lorsqu’il est reflété dans le miroir des eaux.
    De même, ma conscience paraît se multiplier dans les expériences et les objets. Mais seuls les ignorants, identifiés à leur corps et à leur mental, s’illusionnent en cela. Mon Ātman, lumière unique au midi de mon cœur, brille éternellement comme un soleil radieux.

  8. Le PIGEON, au triste destin, m’apprit que rien de pérenne ne peut subsister en ce monde. Ce couple de pigeons, amoureux, au comble de la joie devant ses beaux enfants, fut capturé par le chasseur au filet, et périt dans le plus profond désespoir. Affection excessive, désir, attachement nous mènent à la perdition, inexorablement. Sachant cela, je m’abstiens de tout désir, de toute dépendance. C’est la voie d’un bonheur stable, fondé sur l’unité du Soi : seul trésor.

  9. Le BOA, que j’ai bien observé, attend sa proie longtemps, et l’avale sans effort lorsqu’elle se présente, si grosse soit-elle. Par lui, j’ai appris la patience, l’immobilité, la force d’âme, et la satisfaction qui accepte le destin.

  10. Les fleuves de la terre alimentent l’OCÉAN, qui pourtant ne déborde jamais, et ne diminue jamais quand sévit la sécheresse. Ses eaux étales sont l’image même de l’égalité d’âme dont jouit le sage que rien ne peut troubler.
    Que je sois traversé ou non par les expériences des sens, les désirs, les pensées, je demeure serein, profond, équanime, car ma rive est l’infini : le Seigneur suprême. Mon corps respire sur cette terre, mais ma conscience, unie au Soi, demeure sur la rive au-delà. C’est là mon ancrage.

  11. Observe le PAPILLON, attiré par la flamme, aveugle au danger : il va promptement disparaître, consumé par son objet d’adoration.
    Prudent, lucide, je me tiens éloigné des jouissances désirables. Je ne fusionne qu’avec ma flamme intérieure, feu inextinguible qui consume les apparences et les illusions.

  12. Comme l’ABEILLE, habile à extraire le nectar des fleurs, en homme avisé je sais faire mon miel de tous les śāstra (textes sacrés). Et des situations qui s’offrent à moi, je sais extraire l’unique saveur de l’indifférencié.

  13. L’ÉLÉPHANT en rut se précipite sur la femelle qui se présente, et se fait capturer par l’homme rusé qui a utilisé cet appât. Le désir rend esclave.
    Mon seul désir est désir de l’âme, désir d’éternité.

  14. Le VOLEUR DE MIEL m’a fait comprendre qu’il est stupide et vain d’entasser les richesses à grand-peine, tout en profitant du labeur des autres. C’est une source d’anxiété permanente : peur de la perte, du voleur, de la mort. Le sage, riche comme moi en détachement, sait jouir de la libéralité des hommes généreux.

  15. La BICHE sauvage, attirée par le chant des chasseurs, sera bientôt capturée et tuée. L’ascète que je suis sait quand et pourquoi il faut se tenir éloigné du monde, des villages et des hommes.

  16. Le POISSON qui dévore l’appât est vite pris par l’hameçon. Que l’homme sage repousse les plaisirs des sens, les tentations qui détournent du but ultime.
    Une prison, dorée ou non, attend celui qui court après les expériences et les jouissances.

  17. Je m’incline devant la courtisane PIṄGALĀ, dont la vie fut pour moi source de réflexion. Piṅgalā, rêvant d’amour et de richesse, souffrait de ne trouver aucun protecteur sérieux. Prenant soudain conscience de sa conduite aveugle et stupide, elle fut prise de dégoût. Touchée par la grâce, elle prit refuge auprès du Seigneur suprême et trouva enfin joie et sérénité. Le cœur pacifié, libre de tout désir, elle m’apprit que « l’âme est le sauveur de l’âme » si l’on se détourne et se détache du monde et des vaines passions. N’avoir aucune attente et s’en remettre au divin est le bonheur absolu.

  18. Posséder n’engendre que souffrance, peur et anxiété.
    C’est la leçon de l’ORFRAIE, qui tenait une proie dans ses griffes : harcelée par ses congénères affamés, elle laissa tomber sa proie et recouvra la paix.

  19. L’ENFANT innocent et naïf est aussi mon guru. Le monde est, pour lui comme pour moi, un terrain de jeu. Je parcours ce monde sans souci, léger, libre, goûtant un bonheur total.

  20. Une JEUNE FILLE, gênée par le tintement de ses nombreux bracelets de verre, s’en débarrassa pour n’en garder qu’un seul à chaque bras. J’ai appris de ce geste que mieux vaut aller tout seul : discorde et colère naissent facilement dès que l’on se trouve en compagnie.

  21. Je m’incline devant le FABRICANT D’ARC, tout entier à sa tâche, qui ne sait plus rien de l’intérieur ni de l’extérieur. Son acte est méditation. Il ne sait pas que passe devant chez lui le roi et sa cour. Ainsi, pour moi, la procession du monde peut se dérouler : je reste absorbé dans l’Ātman, dans l’ultime Réalité.

  22. Le SERPENT aussi est mon guru, lui qui voyage solitaire, glissant sans trace sur le sol, trouvant un abri précaire au hasard de la route. Comme lui, sans rien construire et sans projet, je me déplace seul, silencieux, anonyme.
    Mon seul refuge est la grotte de mon cœur, où brille la flamme du Soi (Ātman).

  23. Hommage à l’ARAIGNÉE ! De son cœur jaillit la toile subtile qu’elle déploie et résorbe à son gré. Émaner et résorber sont les mouvements mêmes du divin créateur. Partout, dans la trame de ce monde tissé par le Seigneur, je reconnais son énergie, œuvrant dans l’harmonie et la beauté.

  24. Enfin je salue l’INSECTE qui, acculé dans un trou par une guêpe, est capable de prendre l’apparence de son prédateur, sans perdre sa forme propre. La guêpe, trompée par la ruse, s’éloigne.
    Cette magie mimétique m’a enseigné que tout est un, sans séparation. Où que nous allions, nous ne rencontrons que le Même, l’Un sans second, sous des masques infiniment variés. En toutes circonstances, c’est Dieu qui vient à sa propre rencontre.

Voilà comment, ô roi Yadu, en écoutant ces maîtres dans le silence de mon cœur, en réfléchissant aux liens entre cause et effet, en discernant le réel derrière les apparences, j’ai acquis cette sagesse intuitive, cette liberté que tu admires.

ÉPILOGUE : TOUS LES CHEMINS MÈNENT AU GURU, TOUS LES GURU MÈNENT AU SOI

La liste pourrait s’éterniser, car le « réservoir des guru » est infini. Ici, c’est la nature même — avec les éléments, les animaux et les activités humaines — qui fait fonction de guru. Chaque situation est l’occasion de réaliser le divin, car tout fait sens. Derrière chaque support du manifesté, on peut percevoir le substrat pur et éternel : plénitude indifférenciée.

Cette vision directe nous mène au Cœur même et nous relie à notre Maître intérieur, l’Ātman en chacun : notre GPS interne, en quelque sorte.

Oṁ Śrī gurubhyo namaḥ. Sarva-maṅgalam : bonheur à tous !

Dīpa


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