Nous vous présentons ici l'interview telle qu'elle est parue dans le revue Infos Yoga n°150, et vous trouverez également les liens vers l'audio et la vidéo permettant d'écouter cet échange en intégralité.

🧘‍♀️ Plongée au cœur du yoga avec Jeanne Burgart Goutal : une réflexion philosophique sur la pratique du yoga et ses paradoxes 🌱

Interview réalisée pour le magazine Infos Yoga(revue n°150, janvier-février 2025) dans lequel sera publié un article issu de cet entretien.

Dans son dernier ouvrage, Yoga Shalala, Jeanne Burgart Goutal expose les principes du yoga et met en lumière les thématiques de l’enseignement, des dérives possibles et nourrit notre réflexion sur le monde du yoga actuel. Autrice et enseignante de philosophie, sa casquette de philosophe intéressée aussi par les questions politiques contemporaines imprègne sa vision du yoga. En acceptant de répondre à ces quelques questions, elle nous invite à explorer ce qu’est le yoga, comment il est possible de le pratiquer et de le transmettre dans le monde actuel et comment faire face aux contradictions que cela peut soulever.

Vidéo de l'interview avec Jeanne Burgart Goutal

Podcast : réflexions sur le yoga contemporain

Quelles grandes thématiques as-tu souhaité mettre en lumière en écrivant ton dernier livre, Yoga Shalala ?

C’est une autofiction : tout est vrai, mais la chronologie n’est pas exacte. J’ai débuté le yoga pour « faire un sport ». J’ai rapidement compris qu’il ne s’agissait pas d’un sport sans parvenir à le définir. J’ai plongé de plus en plus loin dans cet univers à travers des rencontres, des voyages… Ce cheminement m’a fait vivre plein de choses et m’a amené à entendre des discours qui me posaient question et que j’ai eu besoin de comprendre, de théoriser. J’ai suivi une formation d’enseignante de yoga et me forme actuellement au yoga nidra.

Beaucoup de questions posées dans le livre sont nées durant les cours et les stages. Pourquoi croirais-je aux théories sur les chakras, les énergies, les pouvoirs surnaturels, etc. ? Je n’ai pas toujours reçu de réponses de la part de mes enseignants, j’ai donc dû chercher. Durant ces 12 années, j’ai également mené une recherche théorique et existentielle sur l’écoféminisme, et j’ai eu l’intuition qu’il pouvait y avoir des liens, ce qui a posé des questions telles que « le yoga permet-il un rapport plus écologique à la nature ? ». J’ai abordé des thèmes sociologiques, politiques, philosophiques via mon expérience.

Est-ce nécessaire de définir le yoga, comment le définirait-on ?

Je pense que le plus essentiel, c’est de comprendre que le yoga n’est pas ce que l’on voit le plus fréquemment. Très souvent, on pense aux postures, parfois au pranayama.

Yoga est un terme polysémique qui veut dire entre autres « travail », « remède », « attelage », « voyage », « labour », « technique »… Cette richesse sémantique est cachée par le yoga postural mis en avant actuellement. Yuj peut signifier « relier » comme dans « religion » en français. Cela met sur la piste spirituelle du yoga, que je n’avais pas compris tout de suite.

Vivekananda, le premier à « exporter » le yoga, transmettait surtout la philosophie du yoga. Il a tenté de définir le yoga en distinguant 4 voies : hatha, bhakti, jnana et karma. Le terme « yoga » renvoie donc à de nombreux concepts éloignés de ce qu’on réalise sur un tapis. On pourrait aller jusqu’à penser qu’accoler le nom « yoga » à des disciplines aussi variées, c’est considérer ces emplois de « yoga » comme l’utilisation d’homonymes… Bien qu’on voie un lien entre ces différentes expressions de la pratique.

Le point commun est la recherche d’harmonie dans notre vie et celle d’unification avec le divin. Cette idée de transcender la condition humaine est toujours présente. Ce lien avec le divin m’amène à questionner la présence de cours de yoga dans des lieux tels que les clubs de sport ou les écoles laïques !

Cette classification de Vivekananda n’est pas la seule, et il faut noter que le yoga a évolué au fil du temps. Certains tentent de figer ce qu’est le yoga, il y a un certain traditionalisme, voire un côté réactionnaire chez certains enseignants qui voient ces changements comme une décadence.

Face à cette difficulté à fixer une définition, faut-il se tourner vers l’expérience pure, sans chercher à décrire ni à comprendre ?

Ce que je décris dans le livre, c’est mon cheminement : après avoir fatigué mon mental et mon esprit critique à force de chercher des réponses, je peux aujourd’hui admettre qu’il y a une part de mystère et d’inexpliqué, je n’ai plus besoin de cette définition précise. Mais si je parviens à cela, c’est parce que j’ai pu me poser librement toutes ces questions et y réfléchir. L’abandon du mental peut être violent s’il répond à une injonction, mais si cela vient d’une confrontation aux limites de notre compréhension, c’est beaucoup plus sain. Je pense qu’il y a parfois confusion entre manas (mental) et buddhi (sagesse) : on ne cherche pas à éteindre tout fonctionnement de l’intellect.

J’ai la sensation que parfois, cette injonction à laisser de côté le mental est un refus de dire « je ne sais pas ».

Oui, la formation de certains enseignants n’est peut-être pas assez approfondie. Dans le pire des cas, c’est une forme de manipulation : demander aux gens d’abandonner leur esprit critique et les culpabiliser quand ils se posent des questions, c’est typique des démarches sectaires.

Je me pose de nombreuses questions quant aux modalités d’enseignement du yoga, c’est pourquoi j’ai choisi pour le moment de ne pas l’enseigner (je propose seulement des ateliers liés à la philosophie du yoga). J’ai éprouvé la puissance du yoga, et je la prends au sérieux : il faut, selon moi, un sérieux bagage pour accompagner les élèves au niveau de l’anatomie, de la psychologie… Selon moi, la solution n’est pas de se sur-former individuellement, mais de créer des réseaux avec des personnes ressources expertes en différentes disciplines.

Quels sont les écueils que tu as rencontrés en te formant au yoga ?

J’ai commencé par suivre des cours, des stages, puis une formation de 2 ans en vinyasa. Je suis ensuite tombée amoureuse d’un enseignant de yoga tantrique qui vit en autonomie dans les collines de Provence et c’est beaucoup cette relation-là qui m’a formée. C’est un cheminement dans lequel je me suis beaucoup blessée tant physiquement que psychologiquement. Aujourd’hui, je suis dans une formation beaucoup plus classique en yoga nidra et j’étudie les liens entre yoga et psychanalyse.

Comment ne plus se sentir pris au piège entre volonté de rationalité et appétence pour la mystique ?

Les égarements font partie du chemin. Je ne conseille pas de faire du mal, mais pour moi, les rencontres les plus perturbantes ont également été les plus enrichissantes. On ne peut pas faire l’économie de ces contradictions. Plus on tente d’arrêter les pensées par la force, plus on les renforce. Le mental n’est pas notre ennemi : il est aussi source de création. Pendant longtemps, seules les pensées occupaient le champ de ma conscience, comme si la présence au réel était peu présente, ou seulement à certains moments particuliers comme dans la sexualité, la musique ou la danse. Au fil du temps, j’ai appris à laisser de l’espace à autre chose que ces pensées dans des expériences plus ordinaires, dans le quotidien.

Rousseau parle de l’éducation négative : il propose de présenter à l’enfant un cadre dans lequel il pourra s’épanouir selon sa nature, au lieu de le forcer à être de telle ou telle manière. Il en va de même pour nous. Même s’il n’est pas possible d’agir directement sur l’agitation mentale, il est possible de créer un cadre propice à l’émergence d’un autre mode de compréhension.

Quels liens existent-ils entre la philosophie « occidentale » et le yoga ?

Le yoga a une dimension philosophique de toute façon, même si les méthodes diffèrent. Descartes a écrit Méditations philosophiques, c’est donc aussi une pratique en Occident. Nous nous sommes davantage focalisés sur le mental discursif, mais ces deux univers ne sont pas opposés. Avec le yoga nidra ou la méditation, on adopte une approche sensible et poétique de concepts philosophiques liés à la nature, à l’énergie, à la conscience… Au lieu d’argumenter, on tente alors de ressentir, mais ces deux modes de compréhension sont liés.

À partir du XVIIIe siècle, il y a des traductions de textes liés au yoga, et c’est à ce moment que les philosophes occidentaux ont commencé à s’y intéresser. Des philosophes tels que Schopenhauer, Nietzsche, Emerson et Thoreau (tous auteurs du XIXe siècle, c’est-à-dire au moment des révolutions industrielles, de l’essor du capitalisme, du colonialisme…) vont lire des traductions des textes sacrés indiens et y voir une autre voie avec un lien différent à la nature et au sacré. Jusqu’au XXe siècle, ces idées infuseront dans la contre-culture et feront office de ressources contestataires face à une modernité individualiste et capitaliste et contre une éducation chrétienne qui met le corps à distance. Orient et Occident ne sont pas deux univers clos et hermétiques. Ces échanges continuent de nourrir ce travail de décolonisation intérieure et peut-être extérieure…

La philosophie peut-elle s’incarner dans le quotidien ?

Pour moi, c’est une pratique de la pensée fondée sur le questionnement, la remise en question, le doute, le dialogue, la recherche d’une vérité par le dialogue entre les positions contraires. C’est donc quelque chose que l’on vit, qui provoque des émotions. Cet amour des idées et des questions amène à transformer le mode de vie. C’est à double tranchant : cela donne une habitude à se questionner en permanence et ça peut inspirer la manière de vivre s’il y a une recherche de s’approcher de ses idéaux.

Hume, un philosophe écossais de l’époque des Lumières, dit qu’être philosophe quelques heures par jour, c’est bien, mais qu’il faut savoir s’arrêter pour boire du whisky et jouer au billard ou au trictrac avec ses amis ! Le terme sofia désigne à la fois le savoir et la sagesse, c’est la recherche d’un savoir plus clair pour mener une vie plus libre, plus sage, plus harmonieuse. Cette quête est aussi celle du yoga, mais les méthodes diffèrent. La philosophie occidentale s’est liée à la science puis à la lutte contre la religion, alors que dans l’histoire indienne, il n’y a pas eu cette rupture avec la spiritualité. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience avec l’écologie, nous mesurons l’importance de ce lien avec le vivant, la spiritualité, via cette recherche d’unité avec le Tout. On constate le retour d’une philosophie qui admet le retour d’une spiritualité.

Ce que je trouve précieux dans la démarche philosophique, c’est cette liberté de questionnement, ce qui m’a manqué dans ma formation de yoga. J’ai décidé d’ouvrir ces espaces de questionnement avec des thèmes tels que « Le détachement du yogi empêche-t-il l’engagement politique ?» ou « Le yoga est-il patriarcal ? » et nous nous appuyions sur des textes traditionnels et contemporains pour ouvrir un espace de dialogue et potentiellement de contradiction ; on se rend compte que les interprétations des uns et des autres sont très différentes. Ces espaces me semblent importants pour ne pas se figer dans une doctrine.

Il n’y a pas une seule théorie du yoga. Prenons l’exemple des chakras : leur nombre et leur représentation varient suivant les textes. En Inde, il y a eu de nombreux débats autour de ces représentations du corps subtil, mais aussi sur beaucoup d’autres questions. Il y a des théories différentes et des désaccords. Prétendre détenir une vérité, c’est de l’ignorance ou de la malhonnêteté. Si l’on considère ces représentations comme des outils, cela ôte la charge dogmatique et on sort de l’obligation de croire, d’adhérer à une vision.

Certaines incompréhensions viennent peut-être d’un manque de connaissance de la culture indienne ?

Je pense que nous prenons tout de façon trop littérale. Dans le contexte indien, la pensée symbolique va de soi, tout le monde comprend que les textes sont allégoriques, symboliques. J’ai échangé avec une avec une spécialiste de la Bible qui a beaucoup travaillé sur les Évangiles, qui expliquait qu’à l’époque, lorsque l’on prenait le temps de mettre quelque chose par écrit, c’était évidemment du symbole. Il me semble qu’on a perdu la conscience de ce qu’est un univers symbolique avec le yoga, on prend tout au pied de la lettre. On transforme des outils et des symboles en réalités matérielles. Retrouver cette pensée symbolique éviterait beaucoup de contresens ! Les livres qui tentent de faire coïncider ce que disent les textes et les connaissances scientifiques peuvent tomber dans ce piège en tentant de faire des liens entre chakras et fréquences hertziennes, plexus nerveux ou glandes endocrines… On tente de superposer des concepts issus d’univers de pensée différents.

L’auteur et historien Dipesh Chakrabarty a écrit Provincialiser l’Europe où il explique qu’il n’y a jamais de traduction exacte d’une culture à l’autre, l’idée de transparence est illusoire, mais il peut y avoir une forme de translucidité. On peut se demander par exemple avec le terme « énergie » : de quel mot sanskrit ce mot français est-il une tentative de traduction ? On ne peut pas faire table rase de nos préjugés, de notre éducation, de nos connaissances et expériences ; mais le yoga nous offre la possibilité de nous décentrer, de cheminer vers autre chose à condition d’admettre que ce ne sera jamais transparent. En faisant cela, nous pouvons sentir différemment notre place dans le cosmos sans nous prendre pour des Indiens de l’Antiquité.

Pour approfondir la compréhension de certains concepts, il peut être nécessaire de le faire lors de temps dédiés à cela, ce n’est pas toujours possible durant les cours.

Toi qui as écrit sur ces deux sujets, peut-on dire que le yoga est une pratique écoféministe ?

Il ne l’est pas automatiquement, mais dans le monde du yoga des tendances (et donc des potentialités) opposées coexistent. Si l’on s’inscrit dans la lignée classique, ascétique, c’est un yoga réservé aux hommes avec cette idée de transcender la nature, de contrôler tout ce qui relève de l’animalité en nous, jusqu’à ne plus respirer, abolir donc ce qui fait de nous des organismes vivants. Il y a aussi des idées très binaires sur l’association féminin/lunaire/réceptif, par exemple, alors que l’on voit dans la symbolique que Shiva/Purusha est passif et Shakti/Prakriti est reliée au mouvement…

Ces contradictions permettent aussi de trouver comment cheminer d’une façon qui nous convienne. C’est ce que dit Camille Teste dans Politiser le bien-être : il y a clairement des tendances contre la nature, contre ce qui est associé au féminin dans le yoga, mais il y a aussi des ressources pour un yoga féministe et écologiste, notamment dans les voies tantriques ou dans les Upanishad. Il y a des choix à faire : Quel yoga est-ce que je veux pratiquer et transmettre ? Est-ce que j’accentue sur le contrôle, le côté binaire ou est-ce que je préfère mettre en avant les pratiques et idées qui nous relient à la nature et qui nous font aller vers le respect du vivant ? Les valeurs que l’on transmet, c’est un choix. Croire que les espaces de yoga sont apolitiques, c’est une forme de déni du fait que nous évoluons au sein d’un système, comme l’indique Zineb Fahsi dans Yoga, nouvel esprit du capitalisme ? ; quand nous ne sommes pas conscients de la dimension sociale, politique et économique de ce que l’on transmet, on soutient l’idéologie dominante.

Certains enseignants croient sincèrement bien faire en véhiculant certaines images, certains discours qui sont pourtant stigmatisants, d’où l’importance de conserver du lien entre enseignants et avec des spécialistes d’autres disciplines connexes.

Quels sont tes projets en cours ?

Je poursuis l’enseignement de la philosophie. J’ai arrêté « Les mots du yoga » en présentiel, mais je devrais enregistrer un cycle sur ce thème pour une plateforme qui s’appelle Raconte-moi le yoga pour questionner les termes utilisés en yoga. Et peut-être une adaptation de Yogashalala en série animée. J’aimerais écrire un prochain livre seule sur la question de l’héritage du colonialisme dans la France d’aujourd’hui. Le contenu sur le féminisme semble n’intéresser que les femmes et je n’ai pas envie de faire la même chose en tant que blanche, c’est-à-dire laisser les personnes racisées seules sans contribuer à faire changer les choses.

Parutions de Jeanne Burgart Goutal :

Yoga shalala, Tana éditions

ReSisters, Tana éditions

Être Écoféministe, L’échappée

Liste des ouvrages cités dans cette interview :

Méditations philosophiques, Descartes

Dipesh Chakrabarty a écrit Provincialiser l’Europe

Camille Teste dans Politiser le bien-être

Zineb Fahsi dans Yoga, nouvel esprit du capitalisme ?