Joan Trech est professeur d’histoire-géographie en collège, et il enseigne également le yoga.
Cette interview, réalisée pour la revue Infos Yoga n°142 dédiée à l'enseignement du yoga, est disponible en podcast et au format vidéo.
Comment es-tu venu au yoga ?
J’ai, parallèlement à mon métier de professeur, eu une activité de danseur. Je dansais depuis l’adolescence et dans la compagnie dans laquelle je dansais, nous pratiquions le yoga. Un yoga qui s’apparentait davantage à des étirements. Il y avait également un lien avec la respiration. J’ai vraiment essayé de travailler cet aspect.
Ensuite, une recherche plus spirituelle est arrivée à un moment de ma vie, j’ai eu envie d’aller au-delà de cette réalité matérielle qui s’impose à nous et le yoga a apporté beaucoup de réponses de ce point de vue là. Il y a 10 ans, j’ai démarré une formation de professeur de yoga. Je venais d’arriver en France, je vivais à l’étranger auparavant. J’ai quitté la danse et j’ai démarré le yoga.
Quel est ton parcours dans l’enseignement du yoga ?
J’ai compris l’intérêt qu’il y avait à introduire des pratiques issues du yoga en milieu scolaire. Les enfants et les enseignants sont confrontés à du stress, à un rythme anxiogène (cours, évaluation, pression des parents, des notes…) et il me semblait évident que le yoga pouvait apporter des réponses au niveau du bien-être et aussi pour améliorer l’apprentissage scolaire.
Dans notre établissement, nous avons suivi un cursus sur les aspects neurologiques de l’apprentissage, et nous nous sommes demandés comment améliorer la concentration et le bien-être en classe pour le favoriser. Mon enseignement s’est tout de suite centré sur cet objectif. Tout concourait pour que ce que j’ai appris dans le cadre de ma formation d’enseignant de yoga se mette en place en milieu scolaire.
Quel est ton cadre actuel concernant l’enseignement du yoga ?
Je n’ai pas de cadre permanent. Je n’ai pas choisi d’animer des cours ou un club de yoga. J’ai mis en place des expériences pédagogiques qui ont par nature une durée limitée. J’ai donné des cours et ateliers de façon ponctuelle. J’ai développé au collège trois expériences dont l’objectif était l’amélioration de l’apprentissage et du bien-être. Il s’agissait de répondre à un besoin, pas d’occuper les élèves durant la pause méridienne.
Comment ces expériences se sont-elles mises en place ?
Dans le milieu scolaire, il y a parfois des réticences, en particulier au niveau de la laïcité. On amène le yoga en tant qu’ensemble d’instruments pour améliorer le bien-être et l’apprentissage. Il y a eu un débat avec l’administration avant que ces expériences ne soient mises en place. J’ai déconstruit la pratique du yoga pour ne garder que certaines techniques. Évidemment, on s’éloigne du yoga, mais c’est cette adaptation qui a permis d’amener cette pratique en milieu scolaire.
Peux-tu nous présenter les trois projets que tu as mentionnés ?
Le premier a duré deux ans, il s’agissait d’un accompagnement personnalisé d’élèves en difficulté. Sur l’emploi du temps des élèves et de l’enseignant, une heure hebdomadaire était consacrée aux pratiques de yoga. Les élèves avaient des problèmes d’hyperactivité, de concentration. Le but était de leur donner des outils pour se recentrer sur eux, canaliser leur énergie et mettre en place les conditions propices à l’écoute. Il y avait également, à l’inverse, un groupe d’élèves très introvertis, qui manquaient de confiance en eux.
Chaque trimestre, j’encadrais un groupe d’élèves différent. Les professeurs principaux proposaient une liste d’élèves de 6e pour qui ils jugeaient nécessaire de suivre cet accompagnement personnalisé au yoga à raison d’une séance hebdomadaire.
Ce dispositif n’était pas basé sur le volontariat, car nous savions que les élèves hyperactifs auraient été réticents. Nous voulions toucher des populations d’élèves qui étaient éloignées du yoga. Souvent, les réticences viennent d’idées préconçues. Beaucoup d’enfants estimaient qu’il s’agissait d’une perte de temps et dans de nombreux cas ils se sont rendu compte que leur idée de départ était fausse.
On cherche à canaliser leur énergie et j’ai donc créé des séries de postures destinées à cela. Je m’efforçais de varier les exercices d’une semaine à l’autre et je demandais aux élèves de réaliser une ou deux postures vues en classe chez eux. Je n’utilisais jamais de mots en sanskrit.
Les réactions ont été immédiates de la part des parents, étonnés de voir du yoga dans l’emploi du temps de leurs enfants, et cela a été très bien perçu. L’année suivante nous avons donc formalisé cet enseignement en proposant un document de présentation indiquant la finalité de ces séances. Est-ce que cela avait du sens ? Je pense que le projet était trop ambitieux. Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur dispositif pour permettre aux élèves de canaliser leur énergie et de retrouver confiance en eux.
Qu’en ont pensé les enfants ?
Ils ont bien joué le jeu et ont tiré des bénéfices de cet enseignement, mais plutôt sur le court terme. Sur le long terme, cela n’a pas été très efficace. Cela a surtout servi à ouvrir des portes, montrer quelques techniques pour prendre conscience du corps, se détendre… Ce dispositif a été abandonné et l’accompagnement personnalisé s’est reporté sur d’autres matières scolaires.
Comment s’est déroulée la seconde expérience ?
Il s’agit d’un enseignement pédagogique interdisciplinaire (EPI) mis en place pour des élèves de 4e (13-14 ans). Les EPI sont des projets qui sont apparus lors de la dernière réforme des collèges : ce sont des projets pédagogiques incluant plusieurs disciplines axées sur l’acquisition de connaissances pratiques par les élèves. Avec des collègues nous avons mis en place un EPI centré autour de la santé et du bien-être : les enseignements de SVT, d’EPS et de langues prenaient part au projet, et moi je m’y suis inscrit en tant que professeur de yoga.
Suite à la première expérience, beaucoup étaient convaincus des bienfaits du yoga, j’ai donc pu proposer un cycle de pratiques. Les élèves devaient inventer des "Monsieur et Madame", ces personnages de bande dessinée qui ont chacun leur caractère. Il fallait améliorer le mode de vie de ces personnages en reprenant des connaissances vues dans toutes les disciplines.
Chaque professeur a apporté des éléments pour faire évoluer ces personnages (changement d’alimentation, activité physique, pratique du yoga, etc.). Les élèves ne choisissent pas s’ils font un EPI, donc ce n’était pas cette fois-ci non plus sur la base du volontariat. Les groupes étaient constitués de 20 à 30 élèves et je me suis fait accompagner par une collègue, elle aussi enseignante de yoga. Nous avons réfléchi à ce que nous pouvions apporter comme techniques pour améliorer le bien-être et la capacité de relaxation des élèves.
Cette expérience a été mieux reçue que la première, les élèves avaient de réelles attentes en terme de bien-être en classe. Nous avions toujours un public éloigné du yoga, mais beaucoup moins réticent, plus curieux. Nous avions des créneaux de 2h, ce qui nous permettait d’approfondir : 30 minutes d’échauffement, 1 heure de postures simples, une séance de relaxation. J’ai vu un effet direct beaucoup plus fort.
Là encore, l’efficacité à long terme pose question, mais à court terme le bilan est positif.
Quelle était la troisième expérience ?
J’ai amené le yoga dans mes cours d’histoire-géographie, surtout dans ceux placés en fin de matinée ou d’après-midi où l’attention fait parfois défaut. En début de cours je propose parfois des petites pratiques de yoga qui permettent d’avoir des élèves plus réceptifs, plus focalisés sur l’apprentissage scolaire. Quelques mouvements en posture assise, des étirements, des respirations…
Je propose aussi des pratiques liées aux yeux. Récemment, j’ai même pris un quart d’heure : je leur ai raconté une histoire, un peu comme un yoga nidra, et ils ont beaucoup aimé. Les élèves en redemandent, même si on a toujours un peu de mal à faire le tri entre de la motivation sincère qui peut s'exprimer librement et au contraire une forme d'évitement du cours !
J’ai fait part de ces retours à mes collègues, je leur indique les outils concrets que l’on peut mettre en place pour favoriser l’apprentissage et qui fonctionnent bien avec les élèves.
Comment gères-tu la double casquette : professeur d’histoire-géographie et professeur de yoga ?
Les élèves me demandent souvent de proposer des pratiques. Ils n’intellectualisent pas : pour eux, on rigole un bon coup, ça fait du bien, et ils sont en demande, car ils ont besoin de mouvement, de relâcher une tension nerveuse. Les élèves ne vont pas au cours de yoga en se disant qu’ils vont travailler un point précis, mais ils sont curieux. Ils ressortent plus calmes et le cours qui vient ensuite est meilleur.
Si l’on voulait aller plus loin, il faudrait généraliser ce dispositif et cela fait d’ailleurs partie d’une réflexion plus globale qui consiste à se demander si l’on ne peut pas mettre en place des moments clés dans la vie de l’établissement qui permettraient aux élèves de se détendre, car en retour cela favorise l’apprentissage. Avec ces pratiques, on ouvre des portes sur le bien-être et sur l’hygiène mentale.
Il existe au niveau national le Réseau Yoga à l’École (Recherche sur le yoga dans l'éducation, RYE). Cela montre que la pratique du yoga est possible en milieu scolaire. Avec le RYE, ce sont surtout des ateliers, des choses très spécifiques, je ne sais pas s’ils réfléchissent sur des techniques à intégrer au sein des cours.
Qu’est-ce que ces expériences d’enseignement ont changé pour toi ?
Au niveau de l’enseignement, je prends beaucoup plus en compte le rythme des élèves au cours d’une séance. Cette année, j’encadre de jeunes professeurs et je les sensibilise au fait qu’un élève n’a pas le même niveau de concentration et d’activité intellectuelle à l’intérieur d’une heure de cours et qu’il faut varier les apprentissages entre des activités intellectuelles et des modes d’apprentissage plus ludiques. Il faut que les élèves viennent au tableau, se déplacent. Il faut varier les rythmes… Et cela, c’est le yoga qui me l’a montré.
La pratique personnelle aide évidemment : le fait de se reconnecter au corps amène plus d’aisance et les élèves y sont sensibles. Quand ils ont en face d’eux quelqu’un qui est à l’aise, calme, qui arrive à répondre en situation de conflit. C’est vrai que nous n’avons pas parlé du yoga pour les enseignants, mais parfois le rapport à l’élève est difficile à gérer. Le yoga pourrait permettre d’apprendre à gérer sa respiration, à canaliser sa propre colère…
Au niveau personnel, c’est gratifiant, l’enfant n’est pas qu’un réceptacle pour les connaissances, c’est un être vivant qui a besoin d’autre chose.
Ma pratique personnelle est très éloignée de ce que j’enseigne, donc l’enseignement que je dispense n’a pas d’impact sur ma façon de pratiquer, il y a un vrai cloisonnement. Pour les cours, il faut que je me pose la question de la manière de transmettre, d’adapter pour le cadre scolaire. Je raconte des histoires avec des postures, je donne des exercices, on fait des jeux… Il faut adapter la pratique au cadre qu’est l’école.
Pour la suite, j’aimerais approfondir cette dernière expérience et la formaliser. Peut-être proposer un stage à destination des enseignants, indiquer aux collègues des outils pour mieux gérer la classe, travailler la concentration, amener une activité sans qu’il n’y ait trop de perturbations… Ce sont des situations concrètes auxquelles on peut apporter de petites améliorations.