Le Baiser de la Déesse

Le Baiser de la Déesse

Pierre Bonnasse
Traduit en français par Karina Bharucha
Article à lire dans le numéro 133 de la revue Infos yoga

Cet article, rédigé en anglais, est paru dans la revue Yoga Magazine UK/US N° 216 en avril 2021.


Au commencement, avant la création de l’univers, il y avait seulement l’Absolu, la Mère suprême, et rien d’autre. Dans la Devī-Gītā, la Déesse dit : « La nature de mon vrai Soi est appelée pure Conscience. » Plus tard, elle sera nommée différemment — Kālī la Noire, Durgā l’Inaccessible, Lalitā la Joueuse, Bhuvaneshvarī la Souveraine de l’univers, et Yoganidrā le sommeil du yoga. Son nom est aussi « Je Suis », et seul « Je Suis » est de toute éternité, ni apparaissant ni disparaissant. Et afin de s’amuser de différentes manières, Elle a créé l’univers spontanément, selon sa propre volonté.
Il est communément admis dans les Écritures que l’univers fut créé par le Seigneur Brahmā, préservé par le Seigneur Vishnu, et détruit ou transformé par le grand dieu Shiva. Mais les textes anciens proclament aussi que les dieux ne peuvent rien faire sans la Shakti, l’énergie ou la force divine. Sans Shakti, Shiva n’est qu’un Shava, un cadavre,
incapable d’effectuer un seul geste. Sans Shakti, aucun des trois dieux ne pourraient exécuter leurs actions ni remplir leurs devoirs respectifs. De ce fait, comme raconte la légende, craignant pour le processus de la création et sachant que seule la force de la Mère Divine était responsable de la création, du maintien et de la destruction de l’univers,
le Seigneur Brahmā commença à prier la Déesse Yoganidrā afin de lui faire plaisir, et ainsi garantir l’ordre cosmique. Lorsque Vishnu était profondément immergé dans le sommeil cosmique, quelques démons sortirent de ses oreilles et semèrent la terreur dans les mondes ; et les dieux furent incapables de les détruire ou de réveiller Vishnu, qui ne
pouvait même pas se réveiller lui-même. Alors, de nouveau, ils prièrent la Mère Divine pour résoudre la situation, ce qu’elle fit par amour inconditionnel pour ses dévots.


Un autre problème se présenta. Shiva méditait tout le temps et il était sans épouse. À cause de cela, Brahmā devint anxieux de nouveau au sujet du processus de la création. Alors, avec d’autres dieux, il commença à prier la déesse Yoganidrā de donner une épouse à Shiva. Ainsi, Sati naquit dans la maison de Daksha. Pendant dix mille ans, Shiva et Sati furent immergés dans le plus grand bonheur. Les amants allèrent parfois au Mont Kailash, parfois au mythique Mont Meru habité par des dieux et des déesses, parfois dans des jardins, dans des forêts, et dans d’autres beaux endroits sur la terre. Ils étaient comme un jeune couple, éperdument amoureux et heureux. Mais un jour, Daksha
organisa un grand rituel du feu à Kankhal dans le nord de l’Inde où tous les êtres de l’univers furent invités – les divinités, les sages, les animaux, les oiseaux, les montagnes, les rivières, et ainsi de suite. L’univers entier fut invité, à l’exception de Shiva et Sati, car Daksha décréta que Shiva était un porteur de crâne et qu’il eût été irrespectueux à son
égard. Ignorant le conseil de son époux, Sati décida de se rendre à l’endroit du rituel. Là-bas, humiliée par son propre père, elle s’immola dans le « feu du yoga » ou dans le « feu de la Conscience », comme mentionné dans les Écritures. Shiva eut le pressentiment que quelque chose de mauvais était en train de se passer et il arriva à Kankhal, pour trouver le cadavre de son amante chérie. Affolé, il porta le corps sans vie de Sati sur ses épaules, répétant son nom encore et encore, et il commença à errer dans différentes régions.

Voyant Shiva en train d’errer comme un fou avec le cadavre de son épouse sur ses épaules, les dieux anxieux essayèrent de nouveau de trouver une solution pour ramener le corps de Sati sur Terre. Shiva devait devenir de nouveau disponible pour que le processus de la création puisse continuer de la bonne manière. Après réflexion, Brahma et d’autres habitants des cieux demandèrent à Vishnu de couper rapidement le corps de Sati en morceaux avec ses armes tranchantes, afin de détruire l’attachement de Shiva au cadavre de son épouse. Les parties du corps de la Bien-aimée tombèrent dans différents endroits qui depuis sont connus comme des sanctuaires spécifiques appelés Shakti-Pitha, où la Déesse est manifestée sous diverses formes. Par exemple, son nombril est tombé à Haridwar, où elle prend la forme de Māyā ; sa mâchoire et des morceaux de sa tête sont tombés près de Rishikesh, où elle réside en tant que la déesse Kunjāpurī ; son visage et ses oreilles sont tombés à Varanasi (Bénarès), où elle demeure comme la déesse
Vishalakshī ( Sa gorge est tombée au Cachemire, où l’on l’appelle la Mère Mahāmāyā ; et son sexe est tombé sur la montagne bleue de Guwahati, où elle est connue comme la Mère Kāmakhyā. Son pied droit est tombé à Udaipur, où elle réside comme Mā Tripurā-Sundarī ; son dos et sa colonne vertébrale sont tombés à Kanyākumārī, où elle est connue du même nom, et ainsi de suite. Les 108 parties du corps de Sati ont donné naissance à 108 sanctuaires. Perdu, affaibli et triste, Shiva passa du temps dans tous ces endroits, pendant ce pèlerinage des plus sacrés, plongé dans la méditation et diverses austérités, se rappelant la Mère suprême toujours et partout, afin de redécouvrir la félicité et la
puissance de l’unité perdue avec Shakti. Le grand Dieu commença par ramener son attention sur les différentes parties de son propre corps en lien avec celles de la Mère, afin de s’unir de nouveau avec Elle. Et ainsi, il retrouva son énergie et fut capable d’accomplir correctement ses devoirs.


En premier lieu, il commença par prendre conscience de la sensation du corps ; son esprit devint paisible et il put par la suite pratiquer l’investigation du Soi et aller au plus profond de lui-même, transcendant les sensations, les émotions, les souvenirs, les pensées et la souffrance, au-delà des états de la veille, du rêve et du sommeil profond, jusqu’à ce
qu’il se souvînt de la Vérité immuable. Ainsi, il eut une reconnaissance immédiate et sans effort de sa véritable nature éternelle, qui est Conscience d’Être et Félicité, la Source incréée et non née de tous les phénomènes, qui n’est autre que la Déesse suprême Yoganidrā, qui existe en amont de toute création. Shiva réalisa qu’en réalité il ne fut jamais séparé d’Elle, en tant que Source non née et immortelle, en tant que pur Témoin de tous les phénomènes et de cette pièce de théâtre appelée « la vie ».

J’appelle cette reconnaissance fondamentale de notre état naturel et éternel, souvent nommée « éveil », « le Baiser de la Déesse » : la découverte de sa propre êtreté sans naissance ni mort. Il est avant tout question de demeurer constamment dans le Soi, se reposant dans la Conscience pure, jouissant de sa Félicité, amoureux d’Elle, dévoué à son
omniprésence aimante, en lâchant ou en sacrifiant tout dans la tranquillité de l’Être, qui est elle-même la libération. Cette approche exige d’abord d’interroger la nature de son être, de le reconnaître dans son essence afin d’y demeurer pleinement et le transcender dans l’Unité. Avec équanimité et attention, on doit observer le corps, les sensations, le
souffle, les processus sensoriels, les émotions, les pensées, les souvenirs et l’ego, ainsi que leur absence. Si je peux percevoir ces phénomènes c’est parce que je suis, en essence, au-delà d’eux. Qui suis-je ? Qui voit ? À qui apparaissent les pensées qui émergent ? Ces questions, les réponses, et toute tentative de réflexion, ne sont encore que des pensées. Même le sens du « moi » ou du « je », créé par le contact de la Conscience avec la structure corps-esprit, sont en réalité des pensées sans substance. Il est donc important de d’abord « remplir » le corps de conscience, de tout oublier, de demeurer vide, silencieux, et à la fois très attentif, sans tension, sans essayer de faire ou de contrôler quoi que ce soit, sans saisie ni rejet. Simplement s’ouvrir à ce vide plein de vie vibrante. Quand tout finit par s’y dissoudre, seule demeure la Conscience sans objet, la Mère suprême au-delà du temps et de l’espace, le Témoin de tous les changements, intact et permanent. Alors, je réalise que je suis au-delà du monde visible, au-delà de tout ce qui est appelé la veille ou le sommeil, la vie ou la mort. Je me rends compte que je suis la Lumière impersonnelle et immortelle qui les illumine, et finalement, je réalise que tous ces phénomènes ne sont rien d’autre qu’une expression de la Conscience pure que je suis, en amont de tout événement.

En suivant correctement ce processus sous la supervision de quelqu’un qui l’a déjà expérimenté, en se rappelant soi-même comme étant la Déesse suprême toujours et
partout, dans son propre corps et dans le silence incréé de son cœur, et en « marinant » dans cette Saveur unifiée, la même possibilité – de réaliser la vérité de l’existence et d’être heureux en toute circonstance – est offerte à tous les êtres humains, ici et maintenant. Et ceci est appelé Yoganidrā. Gloire à la Mère de l’Univers !