Cet article rédigé par Mathieu est publié dans la revue Infos Yoga n°143, dédiée au conte, en lien avec les enseignements spirituels.

Muktiananda-Baba était soucieux : on prétend que les disciples sont à l’image du Maître, or ses disciples étaient braves mais peu intelligents, c’est le moins que l’on puisse dire. Certes, l’intelligence n’est peut-être pas vraiment utile dans une démarche spirituelle, certains prétendent même qu’elle peut devenir un obstacle sur le chemin de la sagesse, « heureux les simples d’esprit ... ».

Mais enseigner le Soi à des simples est une tâche parfois épuisante, Muktiananda en était devenu presque dépressif, ce qui chez un gourou est particulièrement mal vu. Comme il allait commencer son enseignement sur la vacuité, face aux regards particulièrement vides de ses disciples, il demanda :
- Vous ai-je raconté ma rencontre avec un tigre ?
Muktiananda perçut, pour la première fois depuis longtemps, le début d’un frémissement d’intérêt face à lui.
- Oh, c’était il y a longtemps, mon propre gourou m’avait envoyé faire une retraite dans une grotte des himalayens. Un soir j’allais prendre de l’eau à la source pour faire bouillir mon riz, quand je vis, à moins de cinq mètres de moi, un tigre.
Il y eut un cri, un peu étouffé, parmi les disciples de plus en plus subjugués.
- Une bête magnifique, énorme, elle me fixait intensément découvrant des crocs impressionnants, elle s’apprêtait à bondir.
Le silence qui suivit parut insupportable aux disciples qui finirent par demander d’un seul cri :
- Mais Maître, Maître, qu’avez-vous fait ?
- Hé ! Que pouvais-je faire ? Vous connaissez le proverbe : « On ne marche qu’une fois sur la queue du tigre ». Le fauve m’avait vu, il allait bondir, que pouvais-je faire ?
Les disciples se retournaient les uns vers les autres, mais aucun n’imagina de réponse, aussi ils se tournèrent à nouveau vers le Maître, et d’une voix tremblante dirent :
- Et alors ?
- Et alors le tigre a bondit sur moi, ainsi sont les tigres.
Les disciples étaient livides, il y eut encore un silence glacé.
- Et alors ?
- Et bien, quand un tigre bondit sur vous, il vous déchire de ses griffes, plante ses mâchoires à travers votre corps, le secoue, arrache les membres, brise la colonne vertébrale et éparpille vos entrailles.
Les disciples étaient sans voix, comme anéantis, il fallut du temps, beaucoup de temps, pour que le plus courageux se décide enfin :
- Mais Maître, Maître, vous, que vous est-il arrivé ?
Le maître soupira, une grande fatigue se lisait sur son visage :
- Je viens de vous le dire, je fus déchiqueté, réduit en pâté.
Le nouveau silence qui suivit fut gêné, et par là même particulièrement insupportable, le moins bête des disciples finit par le briser :
- Mais Maître... C’est impossible... Vous êtes là... Vous êtes toujours en vie.
Le gourou regarda ses disciples avec lassitude et dit simplement :
- Ah bon, parce que vous, vous appelez cela une vie !

Mathieu