Extrait de l'article "Chants à Shiva de Basavanna" paru dans la revue Infos Yoga n°139, traduction et rédaction par Khristophe Lanier et Samantha Soreil

De nombreux textes liés aux traditions indiennes nous sont parvenus et ont gagné en popularité aujourd’hui. Les plus célèbres sont les tantra, les agama ou encore les purana.
Mais connaissez-vous les vacana, une famille de textes poétiques injustement méconnus ?

Regarde, le monde, dans une houle
Vient battre mon visage de ses vagues.
Pourquoi devrait-il s’élever jusqu’à mon cœur, dis-moi.
Ô, dis-moi, pourquoi maintenant cela s’élève-t-il jusqu’à ma gorge ?

Seigneur,
Comment puis-je encore te parler
Maintenant que cela s’est élevé
Bien au-dessus de ma tête
Seigneur, Seigneur
Écoute mes pleurs
Ô, Seigneur des rivières confluentes
Écoute.

Basavanna, Chant 8

 

chants à ShivaJ’ai accumulé jour après jour
Un peu plus de lumière
Comme la Lune croissante.
Le serpent cosmique,
Rahu, qui se repaît de tout,

M’a dévoré.

Aujourd’hui mon corps est éclipsé,
Quand la libération viendra-t-elle,
Ô, Seigneur des rivières confluentes ?

Basavanna, Chant 9

Une forme poétique peu diffusée

Ayant pour thématique principale l’amour, les vacana sont un appel à éprouver ce sentiment puis à dépasser le simple amour-attachement que connaît le commun des mortels pour aller vers un amour inconditionnel, divin, qui se porte sur toute chose et emplit l’être. C’est une invitation à se laisser traverser par l’amour jusqu’à devenir ce sentiment lui-même. Résolument situés en-dehors du cadre de la poésie classique et des règles rigides de la métrique, les vacana adoptent un style beaucoup plus libre et spontané qui reflète la voix du cœur plus que celle de la raison.

Par l’esthétisme de la poésie, les vacana contribuent à une transmission de la tradition d’une manière inhabituelle. Pas de description, pas de technique ni de promesse comme ce que l’on peut lire dans de nombreux traités de hatha yoga.
Les vacana sont liés au mouvement shivaïte virashaiva. L’auteur le plus connu de ce mouvement est sans doute Basavanna, né au XIIème siècle, qui a écrit une partie des superbes chants à Shiva, poèmes que nous vous présentons ici.

shiva linga

Que sont les vacana ?

Le terme vacana est dérivé du verbe sanskrit vac, dire. Il s’agit de poèmes rédigés en langue kannada, qui est toujours parlée de nos jours dans la région du Karnataka, au sud-ouest de l’Inde.

Les vacana n’ont pas été diffusés en langue française. Nous vous proposons donc une traduction inédite dans ce numéro spécial centré sur la transmission. Nous nous basons ici sur la traduction anglaise des chants à Shiva, Speaking of Shiva, réalisée en 1973 par le poète A.-K. Ramanujan ainsi que sur la version espagnole, Cantos a Shiva, de Mirta Rosenberg.

 

Présentation des vacana

L’ouvrage, dont une traduction du titre pourrait être Chants à Shiva, présente des vacana. Un vacana est un poème lyrique religieux écrit en langue kannada, structuré en vers libres. « Vacana » signifie littéralement « la chose dite ».

Le kannada est une langue dravidienne qui compte de nos jours plus de 20 millions de locuteurs dans l’État de Mysore, en Inde du Sud. Parmi les quatre principales langues dravidiennes, le kannada est la seconde plus ancienne après le tamoul, du moins en ce qui concerne un usage littéraire. Il existe en effet une littérature kannada depuis plus de quinze siècles.

Dans l’immense richesse et la grande variété de la littérature kannada, il n’existe pourtant pas d’œuvre lyrique aussi originale, aussi chargée d’émotion que les vacana des saints virashaiva du Moyen-Âge. Virashaiva signifie « militant de la foi de Shiva » (Shiva, « l’auspicieux », fait partie de la trinité des dieux hindous dans les autres doctrines : Brahma, le créateur, Vishnu, celui qui préserve et Shiva, le destructeur).

Shivaratri de Varanasi, 2018

Tous ces vacana parlent de Shiva et à Shiva.

La période la plus intense et significative de la poésie vacana se situe entre le Xème et le XIIème siècle. Cet ouvrage présente les vacana de quatre saints poètes de cette période : Dasimayya, Basavanna, Allama et Mahadevikayya, sans doute les plus importants auteurs de vacana. Bien que cette forme de versification existe toujours aujourd’hui et que des poètes postérieurs à cette époque soient devenus célèbres, aucun d’entre eux n’a pu égaler ces quatre saints poètes dans le lyrisme, la passion et l’émotion.

Particularités des vacana dans le paysage poétique de l’Inde médiévale

Les vacana sont littérature mais transcendent le littéraire. Ils sont « littérature malgré eux » car ils dédaignent les artifices, les ornements, l’érudition, les privilèges. Les vacana constituent une littérature religieuse, c’est-à-dire que le littéraire est un produit de la religiosité ; ils sont le véhicule, les voix d’un grand mouvement de protestation et de renouveau de la société hindoue. Les vacana sont les témoins des conflits et du mysticisme des hommes. On les a surnommés les « Upanishad en langue kannada ».

Certains perçoivent en eux le ton de l’Ancien Testament ou de Chuang Tsé. D’autres y trouvent des similitudes avec les Psaumes et les hymnes chrétiens. On pourrait encore trouver de multiples analogies, mais en réalité les vacana sont des poèmes de bhakti, des poèmes de dévotion personnelle à un dieu, ou du moins à une forme particulière de ce dieu.

Les saints vacana rejettent non seulement les grandes traditions de la religion védique, mais également les petites traditions locales qui représentaient pour eux l’establishment dans tous les sens du terme.

Ces traditions reflètent le désir qu’à l’homme d’organiser, de stabiliser l’univers pour son propre profit. Ces traditions entendent faire du monde un endroit prévisible, malléable et sûr. Mais les vakanaka, les saints écrivant les vacana, ressentent de l’horreur face à ces agissements, ces manipulations, face à cette volonté arrogante de rendre l’univers prévisible. Le monde du Seigneur est imprévisible, toutes les prévisions sont par essence fausses, reflets de l’ignorance et de la malice. Ils vont même encore plus loin en rejetant l’idée qu’il faut faire le bien pour accéder au paradis. Pour eux, la droiture, la vertu, l’adoption d’un bon comportement ne procurent aucune garantie. Leur contestation visait aussi les intermédiaires entre les Hommes et le divin comme les sacerdoces, les rituels, les temples, les hiérarchies sociales.

Ils défendaient une expérience individuelle, directe, originale. Leurs poèmes dénotent une grande considération pour le vivant sous toutes ses formes (tendance présente dans toutes les religions hindoues classiques, mais qui n’est jamais autant ardente et exacerbée que dans les vacana). Un amour pour l’homme, les animaux et les choses qui affirme à tout moment que les créations de l’homme sont pour l’homme et non l’inverse.

Basavanna exprime cela dans l’un de ses vacana :

Ils disent :
Versez, versez le lait !
Quand ils voient une représentation
De serpent dans la pierre.
Mais ils crient : tuez-le, tuez-le !
Quand ils rencontrent
Un véritable serpent.