Il était deux fois…

Il était deux fois…

Il était deux fois…
La chronique de Françoise Blévot extraite du numéro 125 de la revue Infos yoga. Pour découvrir le sommaire de ce numéro cliquez ici .

La Voie donne la vie en Un
Un donne vie en deux
Deux donne vie en trois
Trois donne vie aux dix mille êtres

Tao Te King Ch 42


On vous avait prévenus dans le numéro précédent : En décembre vous alliez être frappés de strabisme… Deux Infos Yoga exactement semblables ! Serait-ce louche ? Mais non, pas du tout ! C’est la saison des cadeaux, et offrir un Infos Yoga à quelqu’un à qui vous voulez du bien, n’est-ce pas épatant ?


Plusieurs thèmes de ce numéro vont tourner autour du double ; il y a matière à réflexion, c’est le cas de le dire, car qu’est-ce qu’un reflet, sinon un dédoublement ? Il s’agit avant tout de deux choses rigoureusement identiques, mais on a vite fait de penser aux opposés complémentaires… Dans le zodiaque, les Gémeaux représentent les semblables, alors que la Balance indique le moment d’équilibre entre le jour et la nuit, dissemblables.


Outre qu’en Inde chaque dieu a sa shakti, Shiva, notre « patron », a le pouvoir de transpercer les voiles des apparences phénoménales au moyen de son troisième œil… ce qui n’est pas donné à tout le monde ! Notre amie Colette Poggi a écrit que la double modalité d’être se trouve illustrée dans la Shvetara et la Mundaka Upanishad par deux oiseaux demeurant sur le même arbre ; l’un en savoure les fruits -les plaisirs du monde- l’autre regarde avec détachement. Ces deux oiseaux ne forment qu’un seul et même principe. Toujours dans la sphère indienne, le Rig Veda parle de deux énergies différenciées, les Ashvins, dieux jumeaux ; encore un exemple du semblable et du complémentaire en quelque sorte confondus… Ces deux énergies, nous les connaissons en yoga sous le nom de Ha et Tha dans les postures que nous pratiquons. Les plus flagrantes sont les postures latérales qui nous font ressentir une asymétrie appelée à se transformer en unité/globalité une fois que les deux côtés auront été « éveillés » l’un après l’autre. Il en est de même dans les Pranayamas alternés.


Les célèbres Yin/Yang ne sont pas opposés comme on le croit trop souvent, mais complémentaires, et les pratiquants du Yi King savent que les huit trigrammes, lorsqu’ils sont doublés, renforcent considérablement leur signification.
Une multitude d’images illustrent en Asie cette aspiration à la non-dualité, celle par exemple du Bodhisattva Manjushri ; il tranche la dualité pour indiquer le chemin de l’unité originelle.


Pierre Taïgu Turlur écrit « Nous sommes et vivons dans la dualité, prisonniers de ces paires d’opposés qui se disputent notre vie et notre esprit, soumis à des désirs et des aspirations contradictoires, déchirés par d’impossibles choix »*. Le merveilleux court roman d’Italo Calvino, intitulé « Le Vicomte pourfendu » illustre cela : Médard de Terralba a été coupé en deux par un boulet au cours d’une bataille. Une moitié seulement du Vicomte rentre au château, et elle va se révéler d’une noirceur totale, y semer la terreur ainsi que sur les terres environnantes. Il faudra pas mal de rebondissements avant que la « bonne » moitié réapparaisse, après que l’on l’eût crue perdue. Les deux demi-Vicomtes s’affronteront, leur réunion finira par avoir lieu, et l’apaisement sera général. Cette histoire rappelle la nocivité des excès et la présence en nous de forces contraires qu’il faut savoir accepter et apprivoiser.


On retrouve aussi chez nous des opposés complémentaires dans de nombreux romans ; Holmes et Watson, le Docteur Jekyll et Mr Hide sont des « duettistes » célèbres… Et nous rions au cirque du Clown Blanc et de l’Auguste, au cinéma de Laurel et Hardy !


Si les acteurs ont parfois une « doublure », nous-mêmes n’avons-nous pas de temps en temps l’impression d’en avoir une intérieurement, composée de l’appris culturel et de l’appris par expérience ? (Rien à voir avec le mythe de Narcisse ; souvent ceux qui se vantent d’avoir un « alter ego » ont un ego volumineux à eux tout seuls !)


La sinologue Christine Cayol a observé que la foule chinoise avait une densité toute particulière, et que par une série de choses apprises les Chinois savent s’en retirer, rentrer en eux-mêmes, dans une deuxième personne ; belle leçon à retenir… **


Régalez-vous des pages qui vont suivre, faites connaître votre magazine favori, l’heureux bénéficiaire du « double » vous en sera éternellement reconnaissant !

  • Notes
    * La Saveur de la Lune – Ed Albin Michel
    ** Traverser la rivière en tâtant les pierres – Ed Tallandier