Rencontre avec Boris Tatsky

Rencontre avec Boris Tatsky

Propos recueillis par Mathieu
Article à lire dans le numéro 134 de la revue Infos yoga

Mathieu : Est sorti en mai « Le souffle, énergie du Yoga ». Comment ce livre est-il né ?

Boris Tatski : « Toute théorie doit-être impérativement suivie de pratique. C’est par le
contrôle et la maîtrise du souffle qu’on agit de façon efficace sur le mental ». Roger Clerc.
Ce livre a pris racine dans les enseignements dispensés aux élèves en formation
professionnelle d’enseignants de yoga, dans diverses écoles européennes. J’ai beaucoup
appris en restant à leur écoute. Ce sont leurs nombreuses demandes de précisions sur le
contrôle du souffle, sur la pédagogie du prânâyâma qui ont été très motivantes et m’ont amené
à l’écriture de ce livre.
Parallèlement, l’expérience de la transmission du HathaYoga à des élèves débutants m’a
convaincu de l’importance fondamentale de leur apprendre à mieux respirer, autant pour les
aider dans leur quotidien que dans leurs pratiques. J’ai donc conçu un ouvrage qui puisse
satisfaire aux attentes des débutants comme à celles des enseignants de yoga. Pour chacune
des pratiques, ce livre présente une progression en trois étapes (débutant, intermédiaire,
professionnel), depuis la conscience basique de la respiration dans les narines jusqu’aux
exercices très élaborées du souffle/énergie vitale.
Les contenus de cet ouvrage découlent de ce que j’ai retenu et appliqué de l’enseignement
reçu pendant des années auprès de trois professeurs. D’abord d’Yvonne Millerand, dont la
belle énergie a soutenu mes débuts, puis en cours individuels, auprès de mes deux formateurs,
Roger Clerc à Paris et T.K.V. Desikachar à Chennai. Je rends hommage ici à leurs immenses
qualités de cœur, d’intelligence et de simplicité, qui m’ont enthousiasmé et porté dans la voie
du yoga.

Mathieu : Tu es passé du yoga de l’énergie de Roger Clerc à celui de T.K.V. Desikachar, ce
sont des pratiques qui semblent différentes. Comment s’est fait le passage ? N’ont-elles pas
des divergences ? Es-tu parvenu à faire une synthèse entre ces deux méthodes ?
 
 
Boris : Le yoga se présente comme la réalisation d’un état d’éveil de la conscience, la
réalisation d’un état d’unité dans l’Être primordial.
Les chemins expérimentaux proposés pour y accéder sont innombrables, certains d’entre eux
peuvent se rejoindre et se compléter.

J’étais auprès de Roger Clerc, fondateur du yoga de l’Énergie, lorsqu’au cours d’un congrès à
Zinal, nous avons pour la première fois rencontré T.K.V. Desikachar.
À la fin de l’exposé de Desikachar, Roger me glissa à l’oreille « tu vois nous parlons le même
langage » signifiant qu’au-delà des pratiques pouvant avoir certaines différences, il percevait
une même intention pédagogique : un cheminement progressif, adapté à la personne et qu’il
transmettait déjà depuis de nombreuses années.
Ultérieurement, avec l’aval de Roger, je suis allé en Inde, à Chennai, suivre des cours
individuels avec Desikachar, chaque hiver, pendant une dizaine d’années.
Ainsi, pendant une trentaine d’années avec Roger, j’ai expérimenté les différents degrés du
yoga de l’énergie, agissant notamment sur les composantes du « corps yogique » qui ouvrent
à la méditation.
Avec Desikachar, j’ai exploré le rapport fondamental entre les pratiques et les textes
normatifs du yoga, l’utilisation judicieuse des mantras, du chant védique et le déroulement de
la pédagogie du prânâyâma.
Il m’apparaîtrait présomptueux d’affirmer que j’ai fait une synthèse. Il me semble simplement
avoir discerner et mis en place des complémentarités très fructueuses entre ces deux
pédagogies qui se complètent à merveille. Je les ai exprimées avec les aspects du souffle
présentés dans ce livre.

Mathieu : Le père de T.K.V. Desikachar, Tirumalai Krishnamacharya était médecin
ayurvédique, il me semble que le yoga de son fils a un aspect thérapeutique important dans la
mesure où les séances sont personnalisées. Tu as dit : “Le yoga n’est pas une thérapie, mais
une pratique bien ajustée a des effets thérapeutiques.” Es-tu toujours de cet avis ? Limiter
le yoga a une thérapie, comme certains le font en Occident ne risque-t-il pas d’être
terriblement réducteur ? Le journal l’Équipe titrait il y a peu : « Cinq postures de yoga pour
soulager son dos » !

Boris : En Inde, dans le contexte de la transmission du professeur T. Krishnamacharya, parmi
les enseignements promulgués (physique et spirituel), l’un des aspects, repris par T.K.V.
Desikachar, revêt une intention thérapeutique afin d’individualiser la pratique. Cela nécessite
une formation longue et très pointue.
Il me semble qu’en Europe et dans le contexte de la France en particulier, le yoga n’a pas
vocation à se situer en tant que thérapie.
Néanmoins, pour les pratiquants ayant conscience que ces techniques ne se substituent pas
aux traitements médicaux, le Hatha Yoga devient un allié précieux tout au long de la vie.
En effet, une pratique régulière incluant toutes les dimensions de ce yoga, (mode de vie,
alimentation, enchaînements, postures, souffle/énergie, concentration, méditation) favorise
une ouverture spirituelle et contribue à maintenir une bonne vitalité.
C’est ce qui est signifié en affirmant que le yoga n’est pas une thérapie mais sa pratique
correctement ajustée à la personne, physiquement et spirituellement, atténue nombre de
tensions. Cela ne peut qu’aider à l’éveil de la conscience qui est le cœur du processus.
En fait ce qui est particulièrement réducteur, c’est la tendance à considérer la pratique du yoga
uniquement sous l’aspect postural, certes incontournable, mais laissant peu ou pas de place
aux autres dimensions citées précédemment, qui sont cependant les plus essentielles.

Mathieu : Pour certains yogis, le travail sur le souffle n’est pas anodin, ils recommandent de
pratiquer avec un maître afin de ne pas prendre de risques. Qu’en penses tu ?  As-tu renoncé à
faire figurer certains exercices dans ton livre ?

Boris : Actuellement, la transmission du prânâyâma, pourtant essentielle, ne semble pas
suffisamment enseignée dans la majorité des cours de yoga. Certes, l’enseignement du yoga
n’est pas anodin, que ce soit pour les postures, la respiration ou la méditation, cela requiert
une formation sérieuse avec un professeur compétent. C’est en partie pour cela que j’ai
complété les précieuses instructions reçues de Roger Clerc, en me rendant régulièrement
auprès de T.K.V. Desikachar, afin d’étudier les textes fondamentaux, la science du prânâyâma
et les mantra.
Les effets positifs de la pratique et son innocuité dépendent de l’ajustement et de la
progression qui doit être installée pour chaque élève. Nous avons vu que les exercices
proposés dans ce livre se présentent avec trois degrés de réalisation croissante. Le premier,
très simple est facilement accessible par les débutants, le second se destine aux élèves déjà
entraînés avec les bases du prânâyâma et le troisième s’adresse aux pratiquants et professeurs
bien expérimentés qui savent utiliser les mudrâ et les bandha. Bien sûr la présence d’un
enseignant qualifié aide à mieux appréhender les enseignements du troisième niveau présentés
dans ce livre.
Cette progression, source de sécurité, est une invitation à l’humilité, à ne pas penser que l’on
peut se dispenser des bases apparemment simplistes. Les néophytes imaginent parfois que le
plus efficace réside dans l’exercice le plus difficile alors que l’efficacité se situe dans la
simplicité avec observation et respect de ses sensations intérieures. Pour mettre la cerise sur le
gâteau, il faut d’abord avoir l’habileté de savoir faire le gâteau.
De plus chaque prânâyâma est présenté avec :
-Les textes de références qui le crédibilisent.
-Les effets attendus et les éventuelles précautions à respecter.
-Les symboles qui donnent sens à la pratique.
-Le cas échéant, pour certains exercices, des photos pour préciser la gestuelle correcte. (mudrâ
par exemple)
La simple prise de conscience de la respiration à l’entrée des narines constitue le point de
départ du prânâyâma. Ensuite la porte d’entrée est un ajustement (prâna yuktam) personnel
pour ralentir, rendre plus régulier et tranquillement amplifier le mouvement du souffle. Il
convient d’être patient, persévérant et humble, notamment dans la maîtrise indispensables des
mudrâ et des bandha qui ont un rôle d’efficacité et de protection de l’organisme. Alors le
mental retrouve un calme lumineux, l’énergie vitale est mieux protégée et le discernement
s’accroît.


« Le succès dans le yoga ne se mesure pas avec l’habileté à réaliser des postures mais
davantage par le fait qu’il procure un changement positif dans notre façon de vivre et dans
nos relations ». T.K.V. Desikachar

L’auteur

Boris Tatzky est directeur des écoles de formation professionnelle de yoga EFYARA et
EFYSE. Il se consacre essentiellement à la formation professionnelle et continue des
enseignants de yoga.
https://tatzkyboris.fr