Le yoga-nidra : dormir pour s’éveiller
Entretien avec Mathieu sur fidhy.fr
Vous animez des post-formations destinées aux professeurs de yoga pour qu’ils puissent enseigner un yoga particulier et très en vogue : le yoga nidra, comment se passent ces formations ?
Nous travaillons cinq jours pleins, en petit groupe, pas plus d’une quinzaine de personnes. C’est un travail intense et impliquant, la convivialité du groupe est importante, chaque participant apporte beaucoup. Il y a une partie théorique où j’enseigne les bases et toutes les règles de cette technique. Il y a une pratique intensive, environ cinq yoga-nidra de 55 minutes par jour. Au cours de cette formation, chaque participant construit «sa» séance de yoga-nidra et la fait pratiquer au groupe, tout est ensuite analysé par ceux qui ont reçu la séance, puis par moi-même. Je ne veux surtout pas faire de clones, des professeurs qui réciteraient une leçon bien apprise,cela ne marcherait pas. On enseigne le yoga-nidra à partir de son monde intérieur, de ses tripes, des épreuves qu’on a vécues, il faut y mettre beaucoup de soi, autrement cela ne fonctionne pas.
Quelles sont les qualités requises pour enseigner le yoga- nidra ?
Il faut une grande humilité, ce sont vos élèves qui font tout le travail, vous êtes juste là pour les aider, un peu comme un maître nageur qui apprend à nager. Il faut aussi bien sûr de bonnes bases en yoga (le maître nageur doit savoir nager), le goût des autres, enfin une bonne dose d’humour est recommandée.
Comment avez-vous été formé et comment êtes-vous devenu professeur ?
Le yoga-nidra m’est tombé dessus dès mon enfance. Mon père était le pionnier de cette forme de yoga en France, il s’appelait Pierre-Paul Mathieu (Mathieu est mon nom de famille, j’en ai fait un prénom). Il avait une poliomyélite, le bras gauche paralysé, à la fin des années 1930, les poumons ont été touchés, les médecins lui ont dit : «Nous ne pouvons plus rien pour vous, il existe une technique appelée yoga qui semble donner des résultats, essayez». Il a cherché, avec la motivation que l’on peut imaginer. Il a rencontré un indien à Paris qui lui a dit : «Vous ne pourrez pas vraiment pratiquer le hatha yoga avec un seul bras, mais je connais un yoga qui se pratique allongé sans mouvement, je vais vous l’enseigner». Et il s’en est sorti.Au début des années 1960, j’étais enfant, mon père s’est retrouvé au chômage. Il a alors décidé de devenir professeur de yoga pour vivre à plein sa passion. Il a enseigné le yoganidra, mais aussi les postures, le prânâyâma et la méditation. Il a été, entre autres, le professeur de Jacques Vigne. Sa santé, à cause de sa polyo, était très fluctuante, et l’obligeait à rester alité souvent, aussi dès que j’eu 16 ans, j’étais encore lycéen, il m’offrit un vélo-solex, à condition que je puisse le remplacer à ses cours ponctuellement. C’est ainsi que j’ai commencé à enseigner le yoga et le yoga-nidra. J’ai obtenu une carte de professeur de yoga signée par Roger Clerc et Eva Ruchpaul à la Fédération Nationale des Praticiens de Yoga en 1970, j’avais 20 ans.
Vous allez régulièrement en Inde, y avez - vous reçu un enseignement de yoga-nidra ?
Bien sûr, j’ai fait mon premier voyage en Inde en 1972, j’ai été subjugué par le pays et depuis je tente d’y retourner tous les 2 ou 3 ans. J’ai travaillé le yoga-nidra avec Satyananda à Monghir et aussi à Bangalore, j’ai travaillé avec Gitânanda, personnage pittoresque, à Pondichéry et avec beaucoup d’autres dont les noms ne vous diraient rien. Il existe de nombreuses écoles de yoga-nidra en Inde, les indiens utilisent le plus souvent le mot anglais «lying» pour désigner cette technique. Le terme lying est aussi utilisé en France pour désigner la forme de travail sur l'inconscient propre à l’enseignement de Swâmi Prajnanpad, et n’a, dans cet autre contexte, pas de rapport avec le «yoga nidra».
Quelle forme de yoga-nidra enseignez-vous ?
Je suis parti de la forme enseignée par mon père, puis j’ai tenté de faire une synthèse des autres formes rencontrées en Inde, en prenant ce qu’il y avait de mieux dans chacune d’elles.
Certains prétendent que l’enseignement du yoga-nidra est dangereux,on descend dans des états très profonds.
C’est vrai, mais le yoga postural, le prânâyâma ou la méditation sont aussi dangereux, ils entraînent vers les mêmes états. La vie elle-même n’est pas sans danger ; si on veut vraiment vivre, il faut vivre dangereusement. Les vrais dangers ne sont pas au coin de la rue, ils sont au fond de vous. Je vis à la campagne, un camion citerne me livre régulièrement du propane. J’ai demandé au chauffeur s’il n’avait pas peur de conduire avec, derrière lui, plusieurs tonnes de gaz explosif, il a répondu : «Vous savez, il y a tellement de systèmes de sécurité sur ce camion, qu’il est finalement beaucoup moins dangereux à conduire que ma propre voiture.» Il en va de même de la pratique du yoga-nidra. Il y a des systèmes de sécurité partout, on ne risque rien, à condition, bien sûr, de ne pas faire n’importe quoi et de respecter vraiment la technique sans tenter de jouer aux apprentis sorciers. Cela fait 38 ans que j’anime des séances et il n’y a jamais eu de problèmes.Par contre, durant la formation, lorsque les futurs professeurs encore inexpérimentés commencent à enseigner aux autres, il y a parfois des débuts de dérapage, c’est très pédagogique «ce qu’il faut éviter de faire» et je sais rattraper ce genre de situation.
Comment définiriez vous le yoganidra ?
C’est amusant que vous me posiez cette question seulement maintenant ! Parce qu’effectivement la définition du «yoga nidra» est difficile à donner. On peut dire ce qu’il n’est pas : ce n’est pas une relaxation (même si cela relaxe), cela n’est pas une thérapie (pour reprendre l’exemple du maître nageur, on apprend à nager, on n’essaye pas de sauver de la noyade), etc. Le mot «nidra» signifie «sommeil», selon le yoga, il existe trois états de conscience, l’état de veille où vous êtes en ce moment, l’état de sommeil profond et l’état de sommeil avec rêves, ce dernier état est travaillé dans le svapna-yoga (qui fait partie du yoga-nidra). En yoga-nidra on tente de créer un quatrième état de conscience, où le corps dort alors que la conscience reste éveillée. Allongé sur un tapis c’est très facile à comprendre et plus clair qu’avec des mots comme ici. Le problème de la définition du yoganidra est qu’elle évolue au fur et à mesure de sa pratique.Votre définition du mot va donc se transformer à mesure que vous changez vous-même. Vous êtes personnellement et intimement impliqué dans cette définition.Vous faites partie intégrante de la perception et de l'expérience qu'est le yoga-nidra, aussi aucune définition objective ne peut être satisfaisante. La définition du mot "yoga-nidra" ne peut donc être que mouvante, elle évolue avec la pratique parce que cette pratique libère progressivement de toute étroitesse mentale, des superstitions, des dogmes et des croyances. Je viens de dire que le yoga-nidra n’était pas une relaxation ; ce n’est pas tout à fait exact, si l’on prend le mot «relaxation » dans son sens premier qui est juridique. «Etre relaxé» c’est sortir de prison, c’est être libéré.Le yoga-nidra nous aide à nous libérer au sens où le yoga entend ce mot. La bonne définition du yoga-nidra sera celle qui vous libérera.
Et après la formation ?
Après la formation, il est important que les nouveaux professeurs puissent mettre rapidement en pratique ce qu’ils ont appris en enseignant eux-mêmes le yoganidra. Comme la plupart donnent déjà des cours de yoga, il leur suffit d’ouvrir, en plus, de nouveaux cours spécifiques de yoga-nidra. La liste des enseignants formés est régulièrement publiée dans la revue Infos-yoga et sur son site internet. Enfin tout enseignant diplômé peut, s’il le désire (mais ce n’est nullement nécessaire), suivre une nouvelle formation de yoga-nidra à moitié prix. Chaque formation est différente car elle est le fruit de ceux qui la suivent. |