Un Yoga, des yogas aujourd’hui en Occident ?

Voici un extrait de l’article de Joan Trech,

 

La popularité du hatha yoga en Occident n’a d’égale que son extrême diversité. On assure d’ailleurs volontiers qu’il existe autant de yogas que d’enseignants de la discipline…

Sans aller jusque là, force est de constater que l’on se perd quelque peu dans les styles, les appellations ou les lignées: du yoga Iyengar au yoga Nidra, en passant par le Viniyoga, le Power yoga, le Kundalini yoga, celui pour femmes enceintes et bien d’autres…

Cette profusion dans les approches du hatha yoga semble résulter d’un débat sur sa position par rapport à la source qui l’a vue naître, la tradition mystique indienne et, inversement, par rapport à la société à laquelle il s’adresse, c’est à dire la nôtre.

La pratique du hatha yoga dans nos sociétés doit-elle effectivement se placer dans le respect d’une tradition aussi éloignée dans l’espace que dans le temps, ou bien alors s’adapter à nos valeurs au risque de perdre de son identité ? Et comment concilier, peut-être, les deux démarches?

Chacun sait qu’avant de devenir une pratique universelle, le hatha yoga est né dans un foyer de civilisation particulier il y a très longtemps, en Inde. Puis il est sorti de ce foyer au tournant du XXème siècle dans un jeu complexe d’interrelations culturelles entre l’Orient et l’Occident.

La popularisation du yoga correspond en Occident au moment où il a comblé un vide du point de vue des attentes spirituelles et sociales, et il n’est pas le seul à le faire puisque c’est l’ensemble des spiritualités orientales qui semble concerné… On peut en tous cas situer ce débat au moment où le yoga commence à s’implanter durablement dans nos sociétés.

 

 

Les évolutions du Yoga, entre Orient et Occident

Lorsque l’Inde passe sous domination britannique à partir de 1858, le monde du yoga reste cantonné à la marginalité. La société hindouiste traditionnelle tolère difficilement une pratique qui conteste l’ordre immuable des castes et qui échappe au contrôle des institutions religieuses.

Le hatha yoga offre alors le paysage de groupes qui pratiquent souvent dans la clandestinité ou d’ascètes isolés.

Les autorités coloniales le rejettent tout autant, effrayées de voir dans le yoga des pratiques mystico-païennes fort éloignées du puritanisme qu’elles s’efforcent d’imposer à la société indienne. Elles ouvrent néanmoins des centres d’études du sanskrit et de la civilisation indienne. L’intérêt que portent les occidentaux au yoga se développe alors peu à peu dans ce contexte colonial. Intellectuels et aventuriers du début du XXème siècle diffusent en Occident les idées du yoga ainsi que celles des autres spiritualités orientales (bouddhisme, taoïsme). En France, on connait le hatha yoga, par exemple dès 1936, grâce à un certain Félix Guyot. A l’inverse, de rares gurus indiens partent fonder les premières “missions” hindouistes en Occident à l’orée du XXème siècle…

Si le hatha yoga puise son origine dans la nuit des temps, il ne semble pas qu’il ait constitué un corps de doctrine monolithique et imperméable à toute évolution.

Non seulement des courants différents apparaissent à travers le temps, mais on peut considérer que les yoga sutras de Patanjali ont cherché à codifier la pratique du yoga à une date fort ancienne (que l’on situe entre le IIème siècle avant J.C. et le VIème siècle après J.C.). De même le développement du tantrisme en Inde à partir du IXème siècle de notre ère semble avoir renouvelé la tradition dans laquelle s’inscrit le yoga.

Rien ne nous empêche enfin de voir dans la figure de Krishnamacharya (1888-1989) une autre étape dans l’évolution du yoga. Considéré par beaucoup comme le fondateur du hatha yoga moderne, il contribue à son développement en Inde en dehors des cercles fermés des ascètes. Mais surtout il lui donne une perspective beaucoup plus vaste à travers ses successeurs: Sri K. Pattabhi Jois, BKS. Iyengar, TKV. Desikachar.

Ces derniers inventent chacun séparément un yoga plus “épuré ” et personnel appelé à rayonner largement au delà du foyer culturel indien: l’asthanga vinyasa yoga, le yoga Iyengar et le viniyoga, dans la première moitié du XXème siècle.

Si le hatha yoga n’attire l’intérêt que d’une élite intellectuelle ouverte à l’orientalisme tout au long du siècle, les choses changent définitivement en Occident à partir des années 1970. Il est frappant de constater une popularisation sans précédent des différentes formes de hatha yoga en Europe comme aux Etats Unis, à la faveur de l’affirmation d’une “contre culture” issue de la crise de Mai 1968.

Cette massification sans précédent dans la pratique du yoga bénéficie d’abord aux successeurs de Krishnamacharya comme l’a montré Anne-Cécile Hoyez dans Le phénomène des “yogis volantsdans la mondialisation: circulation des idées et des individus à l’heure de l’émergence des cultes néo-hindous. Pour le seul exemple du yoga Iyengar, les Etats Unis comptent en 2003 plus de 500 centres, entre 400 et 450 en Europe, environ 400 en Australie… moins d’une vingtaine en Inde.

L’ « explosion » de la pratique du hatha yoga en Occident profite aussi à des formes plus classiques qui s’implantent durablement dans un paysage spirituel devenu aussi éclectique que varié. L’exemple d’un “yoga intégral” fondé à Rishikesh par Swami Sivananada en Inde est éloquent à cet égard. Les centres Sivananda essaiment très rapidement à travers l’Occident à partir de 1974 au point où ils revendiquent le statut de première organisation mondiale dans le domaine du yoga…

C’est par un curieux effet retour qu’au même moment le yoga se développe en Inde, mais sous une forme plus occidentalisée. On y voit émerger des fédérations, des centres axés sur le bien être et la santé, voire l’organisation de véritables compétitions! Le nombre de pratiquants suit ce mouvement d’expansion, jusqu’à ce que finalement aujourd’hui le pouvoir politique indien s’empare du phénomène…