Un barbare en yoga

Un barbare en yoga

Un barbare en yoga, un article de Mathieu
paru dans le n°127 de la revue Infos yoga
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Malgré sa portée universelle, le yoga est issu de ce qui, pour nous, est une autre tradition, une autre culture, un autre temps, une autre langue, le sanskrit, et surtout une autre manière de penser et de concevoir le monde. Le yoga obtient, aujourd’hui, un incroyable succès planétaire, si ce n’est l’utilisation des smartphones, jamais une pratique n’a été mondialisée avec une telle ampleur. Le yoga devient l’antidote à tous nos maux.


Alors que la sagesse consisterait à nous adapter au yoga, nous essayons désespérément de le couler dans nos propres moules. Les européens mettant en cela, comme souvent, un peu plus de subtilité que les américains.


Or si nous désirons comprendre le yoga, le vivre de l’intérieur, il nous faut impérativement quitter notre confort et faire l’effort de pénétrer dans son univers.


Imaginez un automobiliste européen plongé dans la circulation chaotique des villes indiennes. Combien de minutes tiendrait-il avant l’accrochage ou l’accident ? En Inde les codes de conduite sont différents des nôtres, les voitures roulent à gauche et parfois aussi à droite, elles se déplacent dans un univers, avant tout, auditif, les conducteurs écoutent la circulation, l’avertisseur sonore est constamment sollicité et semble plus utile que la pédale de frein.
Nous sommes incapables de conduire une voiture en Inde, nos repères ne fonctionnent plus, il nous faudrait pénétrer dans une représentation du trafic qui n’est pas la nôtre. Nos habitudes font que nous ne parvenons même pas à traverser, à pied, certaines artères des villes indiennes et que, si, vaincus, nous hélons un taxi ou un rickshaw, l’expression course prend alors tout son sens, nous nous retrouvons crispés au cœur d’une poursuite automobile digne d’un mauvais road movie.


L’analogie fonctionne parfaitement avec le yoga. Pour parvenir à le pratiquer, il nous faut absolument oublier nos manières de penser et de fonctionner pour comprendre l’esprit dans lequel le yoga a été conçu. Autrement, c’est l’accrochage ou l’accident assuré. Il ne s’agit pas, bien sûr, de se déguiser, de porter un turban, de s’habiller tout en blanc, en orange ou en noir, de prendre un nom se terminant par ânanda. Tout cela est puéril et peu compatible avec le yoga qui est une pratique de l’essentiel.


Ma Ananda Maye recommandait aux Occidentaux qui lui demandaient des conseils spirituels de rester dans leur tradition. Elle avait raison, l’hindouisme est pour les hindous et il est, en principe, impossible de se convertir, il faut naître hindou. Par contre, l’hindouisme nous attribut une place dans son univers. Nous sommes des mleccha, mot souvent traduit par barbare, mais méfions-nous des traductions. Ce mot désignait, à l’origine, celui qui bafouille, celui qui ne parle pas le sanskrit, n’en possède pas la juste prononciation, la caste de ceux qui ne sont pas dans les castes, la nôtre.


Donc soyons pleinement barbares, cessons de vouloir jouer aux Indiens ! C’est la seule porte efficace pour pénétrer l’incroyable univers du yoga.


Notons l’incompréhension mutuelle qui oppose l’Inde à l’Occident, elle est si marquée que, jusqu’à présent, la mondialisation ne l’a, en rien, atténuée. Les Indiens nous trouvent plutôt sales parce que nous utilisons des fourchettes ou des cuillères qui ont traîné on ne sait où et que d’autres ont pu mettre dans leur bouche, nous-même pourrions penser que les Indiens ne sont pas propres parce qu’ils mangent avec les mains, alors qu’ils utilisent exclusivement leur main droite qu’ils lavent consciencieusement avant et après chaque repas et qui est exclusivement consacrée aux actes « purs ».


Nos repas sont souvent des moments de partage, en Inde les repas sont brefs, moins de vingt minutes, silencieux, dénués de convivialité. Certains adeptes de yoga occidentaux prétendent qu’il vaut mieux pratiquer les postures à jeun, alors que les yogis indiens enseignent généralement, à la lumière de l’Ayurvéda, qu’une pratique posturale, estomac vide, risque d’accroître les sucs gastriques et de provoquer des ulcères.


Pour nous, une règle ou un interdit, si on l’accepte, doit être respectée.
Dans le yoga indien les règles, comme ne pas pratiquer à jeun, doivent être expérimentées, respectées pour être ensuite dépassées, il devient alors possible de pratiquer à jeun. Ce dépassement des règles est particulièrement le cas dans la musique, le yoga et la circulation automobile.


Une Indienne hindoue exhibera sans gêne son nombril, mais jamais ses épaules alors que pour nous un nombril féminin est plus chargé d’érotisme que les épaules.


La première chose que fait un Hindou, le matin, est de se nettoyer la langue à l’aide d’un gratte-langue, nos médecins déconseillent cette pratique qui traumatiserait nos papilles et ne présenterait aucun intérêt dans la mesure où notre salive se charge beaucoup plus efficacement de ce nettoyage.


Des repères aussi essentiels que la notion du temps qui passe, du sommeil nocturne ou du bien et du mal, qui nous apparaissent universelles et absolues, sont de nature différente en Inde. Si vous voyagez dans le sous-continent indien avec notre conception du temps vous risquez d’accumuler les crises de nerf. Le sommeil y est très différent, ponctué de réveils et de rêves. Le bien et le mal y sont relatifs, chaque caste ayant son bien et son mal, les yogis se tenant au-delà, ce qui fit dire à Ma Ananda Maye « Je suis au-delà du bien et du mal, mais plus du côté du bien. ».
Cette liste d’incompréhensions mutuelles pourrait se prolonger sur la totalité des pages de cet Infos Yoga. Rassurons-nous, les règles étant faites pour être dépassées, nous pouvons tout faire, tout… mais pas n’importe quoi et pas n’importe comment. Nous pouvons, bien sûr, nous habiller comme nous le désirons, être végétarien ou végane, adepte des mono-diètes de cerises ou d’ananas, mais, merci de ne pas y mêler le yoga.


Pour pratiquer le yoga, nous devons exécuter, au sens figuré, un grand écart entre deux représentations du monde que tout oppose.


Ayant plus ou moins conscience de ce problème, certains pratiquants occidentaux refusent l’héritage traditionnel. Le yoga pratiqué hors d’Inde serait né en Californie ou en Belgique. Refuser les lignées de sages hindous qui ont, de siècle en siècle, constitué et enrichi le yoga est un appauvrissement.


Si nous désirons ardemment entrer dans le yoga, nous devons nous oublier et tel un ethnographe, pénétrer de plein-pied dans une pensée qui nous est totalement étrangère. Tenter cela est déjà pleinement du yoga.


L’une des premières choses que nous apprend le yoga, son hypothèse de base, est que nous ne sommes nullement notre corps, même si nous le possédons et qu’il existe une grande intimité entre lui et nous, intimité qui nous pousse à nous identifier à lui, ce que nous pouvons faire à condition de ne pas être dupe. Or la pratique occidentale du yoga, le mot yoga étant trop souvent confondu avec asana, aboutit à un absurde culte du corps qu’amplifient les réseaux sociaux.


Les chakras, par exemple, ne doivent surtout pas être pris au premier degré, ce sont des moyens habiles, en sanskrit upaya kausalya, des schémas simplificateurs qui vont nous permettre, si nous les utilisons « habilement », de comprendre comment nous fonctionnons. Une fois cette compréhension acquise, il nous faudra oublier les chakras qui n’étaient que des supports efficaces. Le doigt qui désigne la lune a moins d’intérêt que la lune.


Les chakras, les asanas, les mantras sont simplement des supports, des aides passagères, ils ne sont pas importants, seul ce qu’ils nous permettent d’aborder compte.


Lorsqu’un yogi indien atteint la libération en répétant un mantra, il va brûler, symboliquement, son mantra afin qu’il ne devienne pas un objet de culte car seule compte la libération.


Prenons l’exemple de la relation gourou-disciple : alors que nous allons nous intéresser soit au maître, soit au disciple, soit aux deux, la pensée hindoue va uniquement se focaliser sur la relation entre le disciple et le maître. Cette relation existe en tant que telle, indépendamment du disciple et du gourou et nous avons tendance à ne pas prendre en compte ces relations.


La conception hindoue est, ainsi, purement structuraliste. Nous nous intéressons avant tout aux éléments, l’hindouisme les ignore et s’intéresse exclusivement aux relations entre ces éléments. Ce sont deux manières de penser le monde, deux visions.


Voilà pourquoi nous ne comprenons pas le système des castes que nous jugeons monstrueux, alors que l’Inde en fait la pierre d’achoppement de la société. Cela ne m’empêche nullement de trouver les effets de ce système totalement inhumain !
Imaginez deux chercheurs qui tenteraient d’étudier le cerveau, l’un s’intéressant exclusivement aux neurones et l’autre au connections entre ces neurones. Aucune de ces démarches ne permettrait d’approcher le mystère de notre masse cérébrale. Seule une vision globale peut nous permettre de mieux comprendre. Il en va de même en yoga, nous sommes les mieux placés pour le faire, le yoga occidental vit actuellement sa préhistoire, tout reste à faire et à défaire, il va nous falloir pénétrer la pensée indienne tout en conservant la nôtre, devenir un barbare en yoga.