Les triangles en yoga

Les triangles en yoga

Un article de Mathieu
paru dans le n°130 de la revue Infos yoga .


Les triangles en yoga

Lorsqu’il est impossible d’aller directement de un à deux, le yoga propose de faire un détour par trois afin de vous sortir, au moins, de la dualité. Ce passage obligé est une étape nécessaire vers l’unité recherchée. Ce processus est symbolisé par un triangle dont les trois côtés tendent à l’égalité.

1 – L’asana des cinq triangles ou trikonasana
Votre corps est allongé sur le dos, membres en chevrons, comme, vu du plafond, le sigle de la marque Citroën. Cette position, en triangle, des membres supérieurs comme inférieurs, n’est pas due au hasard, les deux triangles, comme nous allons le voir, sont anatomiques, ils sont le
fruit de butées articulaires.


Toujours sur le dos, vous descendez conjointement vos épaules, en les glissant au sol, vers le centre du corps, ce qui est une des six poussées fondamentales, liée au kurma yoga. Dès lors, si vous écartez, ce que vous appelez les bras, le mouvement s’arrête curieusement sur ce chevron. Sans la poussée des épaules, vos membres supérieurs monteraient dans le
prolongement du corps, jusqu’à ce que les bras anatomiques touchent les oreilles. Pour ce que vous appelez les jambes, si, toujours allongé sur le dos, pieds joints, bien verticaux, vous écartez lentement les pieds en les maintenant parfaitement parallèles entre eux, vos membres inférieurs vont atteindre un triangle presque équilatéral. Si vos pieds n’avaient pas été tout à fait parallèles, vous auriez largement dépassé cet angle.


Dès lors, en chevron, vous allez expirer dans vos cinq triangles corporels.
Le premier triangle, allant des épaules au périnée, va être réduit tout au long de vos expirations, pendant que vos épaules descendent, le plancher pelvien remonte légèrement. Les inspirations ont pour but de regonfler partiellement ce triangle.


Le deuxième triangle, va des épaules à para-bindu, l’arrière du sommet du crâne, vous l’allongez tout en réduisant le premier triangle, l’arrière du crâne glisse alors vers le haut du tapis.


Vous allez, simultanément, toujours sur les expirations, agrandir le triangle des membres supérieurs et celui des membres inférieurs, ce qui revient à pousser le dos des mains loin du centre du crâne et vos talons loin du centre du corps.


L’ultime triangle est celui formé par la langue pointant sur l’arrière du palais, pratique de kechari mudra que l’on relâche durant les inspirations et renforce sur les expirations. Les cinq triangles de cette posture figurent au centre du célèbre Sri Yantra, ce mandala constitué par quarante-neuf triangles imbriqués.

2 – La respiration triangulaire ou bahir kumbhaka
La recherche d’unité qu’est le yoga, consiste, le plus souvent, à cheminer de deux à un. Il est évident, ici, que le chemin est plus intéressant que le but, le yoga est un sentier, pas une destination, le but est toujours le chemin. Prenons un exemple : comment unifier le flot respiratoire de notre narine gauche et celui de notre narine droite ? En termes sanskrits, comment relier ida et pingala pour atteindre sushumna. Sur le plan symbolique, rien n’est
plus simple : chitta, « ce qui prend conscience » se place dans la dualité des deux narines, là où l’air pénètre, là où l’air ressort. Il suffit, alors, de profiter d’une inspiration pour hisser votre conscience juste au-dessus de la paroi nasale, entre les sourcils, au centre du disque ajna, là précisément où les deux flots inspiratoires ne font plus qu’un. Vous êtes ainsi passé de deux à un.


Dans le va-et-vient respiratoire, cette succession duelle d’inspirations et d’expirations, puruka/rechaka, l’unité, le passage de deux à un, ne peut être atteinte directement.


Il vous faut préalablement passer, avec une respiration triangulaire, par trois. Cette pratique consiste à introduire, dans la dualité inspire / expire, une troisième phase. Pour régler les conflits internationaux, l’ONU tente, lorsque c’est possible, d’envoyer une troisième force armée, les fameux casques bleus. L’histoire récente, comme l’actualité, démontre que ce n’est
pas toujours efficace, mais, cependant, cette troisième force peut aider, parfois, à rétablir une paix fragile en modifiant le rapport de force.


Dans la recherche de l’unité du va-et-vient respiratoire, vous allez donc introduire, juste après l’expiration, une suspension du souffle qui n’est nullement une rétention, : vous ne retenez rien, il ne reste plus beaucoup d’air dans les poumons. Cette suspension se présente comme une attente du désir inspiratoire. Vous ne devez pas confondre désir et nécessité, le désir
d’inspirer va apparaître après quelques secondes alors que la nécessité peut attendre quelques minutes.


L’exercice consiste alors à repérer comment l’organisme, en admettant que ce soit lui, vous prévient de son désir d’air. De séance en séance, de semaine en semaine, ce temps d’attente va s’allonger.

Au début l’organisme ne vous fait pas confiance et anticipe sa demande d’air, au cas où vous ne répondiez pas assez vite. Puis, si vous jouez le jeu, si vous laissez l’inspiration se faire au premier désir, la suspension va progressivement s‘allonger. Durant ce troisième temps, pendant lequel vous ne faites rien, ne respirez même plus, le corps, de préférence allongé, doit se détendre. Or vos poumons ont été serrés par les muscles expirateurs, il vous faut donc, dès le début de la suspension « ouvrir » les poumons et relâcher les muscles qui ont contribué à l’expiration.


Il existe un truc, une recette magique qui a été transmise, jusqu’à nous, de bouche à oreille par les yogis. Il suffit, dès que l’expiration est terminée, de vous ouvrir, d’ouvrir les mains, les épaules, les hanches, de vous ouvrir à la vie. Mais le secret, l’immense secret, consiste à la toute fin de l’expiration et donc bien avant l’inspiration, à dilater le nez juste au-dessus des narines, comme si vous vouliez humer une senteur discrète.

Cette dilatation, absurde puisque vous n’inspirez pas encore, ouvre vos poumons, relâche les muscles qui viennent d’expirer et permet, miracle, à l’inspiration de se faire spontanément.


Habituellement, par peur inconsciente du vide, vous inspirez trop tôt, sur des poumons qui n’ont pas eu le temps de s’ouvrir. L’inspiration devient aspiration de l’air, ce qui fatigue votre organisme. Si vous pratiquez un certain nombre de fois, disons mille fois, cette respiration triangulaire, elle va finir par se faire spontanément et vos inspirations vont devenir évidentes, faciles et beaucoup moins fatigantes.

De la Trimurti à la Trinité, les spiritualités n’ont cessé de faire l’éloge de la figure du triangle.

L’auteur
Mathieu