Les racines du temps

Les racines du temps

Les racines du temps, Françoise Blévot, Chronique Infos Yoga n°103
Un peu plus loin dans ces pages se trouve une interview de Colette Poggi que j’ai eu le bonheur de rencontrer à cette occasion. Sa passion pour « la belle écriture » m’a donné envie de réfléchir avec vous aux traces que nous laissons. à celles aussi qui nous ont été laissées par nos ancêtres, alors que vient de s’ouvrir la Grotte Chauvet n° 2, c’est- à-dire l’extraordinaire facsimilé construit pour nous permettre d’aller contempler cette « cathédrale préhistorique » comme certains l’appellent. Outre les admirables représentations animalières, on peut y voir des mains positives et négatives, suivant qu’elles ont été posées enduites de peinture ou faites au pochoir. Premières traces d’une haute intensité émotionnelle, ces mains qui ne connaissent pas encore l’écriture nous font signe par-delà les milliers d’années. Elles « permettent en effet de caractériser les indi- vidus, et de donner une réalité physique au peintre (…) Jeu de piste vieux de 30.000 ans qui nous fait prendre conscience que les hommes sont là, quittent leur anonymat et se révèlent à nous » (Jean Clottes).

Cet art est appelé « pariétal ». C’est aussi le nom de l’un de nos os crâniens. Ne serait-ce pas là que demeurent, comme écrites sur nos parois osseuses, les traces des vies qui nous ont précédées, traces intimes et collectives ? « Je veux savoir qui est mon passé » (Borgès).

Depuis ce temps « pré-historique » l’homme laisse des traces ; on peut les différencier ou les voir comme n’en formant plus qu’une seule, une sorte d’écheveau de racines, contenant tous les possibles, cailloux du Petit Poucet qui nous parlent de l’importance de savoir d’où l’on vient, com- prenant les plus connues et qui resteront encore longtemps après nous comme les alignement mégalithiques, le chandelier des Andes, la grande muraille de Chine, Chartres et son labyrinthe, le Taj Mahal, le Mont Saint Michel et tant d’autres, chacune avec son message particulier. Dans la série « les plus belles traces ayant traversé les siècles », celles des bâtisseurs de cathédrales ou celles des peuples premiers entre autres. La plupart d’entre elles sont anonymes, ce qui leur confère une valeur inestimable, car comme le dit Matthieu Ricard, « la trace gratuite donne de la joie mais n’en quémande pas ».

Traces aussi de tout ce qui a été « gravé dans le marbre », lois, décrets, édits, et de même, individuellement, de ce qui a été gravé dans notre petit marbre intime, l’éducation, avec ses bons et ses mauvais côtés, le tout par des « graveurs » parfois trop autoritaires ! Autrement dit tout ce que l’on nous a fourré dans le crâne collectivement (totalitarisme) ou individuellement (l’autorité parentale, tiens, parental et pariétal, voilà deux mots aux sonorités très proches… curieux !) Bref tout ce qui nous fait sentir que nous sommes faits d’empreintes parmi lesquelles nous avons à faire un tri, empreintes à emprunter, empreintes à (essayer d’) éliminer, car, comme l’a écrit Jin Si Yan, « toute trace effacée laisse une trace de son effacement ».

Pour les bouddhistes il y a une sorte d’idéal à atteindre qui serait de ne pas en laisser… « Les oiseaux ne laissent pas de traces » est un thème récurrent de la poésie indo-tibétaine. Parmi les plus belles et les plus légères que nous puissions trouver, il y a bien sûr celles du pinceau effleurant le papier… « Et le souffle devint signe » comme le dit si joliment François Cheng.  Les Japonais, qui excellent eux aussi en calligraphie, aiment aussi évoquer les traces dans d’autres arts, en ratissant les jardins zen, ou dans leurs haïkus : Le saule peint le vent sans pinceau (Saryû) Sur le pont suspendu, En désordre, Les traits de la pluie fraîche (Shiki)

C’est en tous cas grâce à ce grand réseau de racines que, depuis la nuit des temps, nous ne communions pas seulement avec ce qu’il y avait avant nous, « notre précédent », mais aussi en quelque sorte avec ce qu’il y aura après, « notre prochain ». Comment cela ? Au moyen de « notre présent ». Ne sommes-nous pas que des dépositaires de cette vie ? Porteurs à la fois de ce qui a été, de ce qui est, et de ce qui sera ? Au moment de notre pratique de yoga plus particulièrement, lorsque nous cessons d’être dans cet « immédiat » précipité et nocif pour être dans une pré- sence physique et fusionnelle avec la vie. Que nous ayons une descendance ou pas, notre vie se poursuivra à travers d’autres…

Il y a dans le livre de Colette Poggi une très belle calligraphie de Laurent Rébéna écrite par-dessus un poème de Tagore intitulé « les Ages de la Vie ». Les voici pour conclure :

« Le même fleuve de vie qui court à travers mes veines nuit et jour Court à travers le monde et danse en pulsations rythmées. [...] Je me sens glorifié au toucher de cette vie universelle, et je m’enorgueillis, Car le grand battement de la vie des âges, C’est dans mes veines qu’il danse actuellement. »