Être et amour du Soi dans la pratique yogique – Sophie Lesueur

Être et amour du Soi dans la pratique yogique – Sophie Lesueur

Chronique : Être et amour du Soi dans la pratique yogique – Sophie Lesueur

 

Extrait du numéro 121 qui paraitra à partir du  20/02/2018

Être et amour du Soi dans la pratique yogique

Sophie Lesueur

Une vidéo You Tube présente un yogi indien dénommé Baba Raj exécutant différents asanas. Il est filmé en extérieur, proche de la nature, pratiquant sur deux simples et fines nattes positionnées en croix, à même le sol. Il est seulement vêtu d’un court caleçon noir. Il existe des centaines de vidéos de pratiquants de yoga en mouvement sur le net, mais celle-ci diffère considérablement des autres. Ici, nulle trace d’idée de performance physique, en dépit du haut niveau de difficulté et de maîtrise des postures effectuées. Ce qui frappe au premier coup d’œil, c’est la lenteur d’exécution alliée à une extrême concentration et intériorisation. Le regard est précis, posé au dehors et en même temps relié à la profondeur que l’on devine au-dedans. Chaque geste est posé avec soin, précision et application, dans le respect du corps, et certainement, en bonne connaissance des possibilités mais aussi des exigences structurelles de celui-ci : la moindre torsion d’un membre par exemple est préparée en  amont par un positionnement précis des muscles et des os qui contribueront à une exécution du mouvement sans gêne ni douleur. Cette délicatesse donne à voir une pratique tactile, d’une  profonde sensualité. Le rapport au sol, à la terre, est comme amoureux mais tout autant, à bien regarder, le lien à l’air ; car cette manière de pratiquer est une sorte de caresse, à la fois intérieure du corps par le corps, mais aussi visiblement à tout ce qui le touche, l’environne, voire tout ce qui est. La fluidité, la lenteur, la tactilité contribuent à faire du corps un pont entre intérieur et extérieur, mais aussi au-delà d’une simple occasion ou lieu de pratique, un temple d’union du vivant et non pas seulement au vivant. L’harmonie qui se dégage de l’ensemble transpire l’amour du vivant. La pratique devient offrande et ainsi, en même temps, la possibilité d’une expérience profonde de ce concept philosophique ancestral fondamental, et souvent néanmoins considéré comme abstrait : l’Être. Dans et par le corps, le yogi entre dans cette expérience : il est, il incarne cette expérience. Il s’agit alors dans ces conditions, d’un moment sacré, précieux, d’autant plus pour nous occidentaux du XXIème siècle, qui sommes majoritairement dans l’oubli du sens profond de l’Être, voire même de son existence : jusqu’à « l’oubli de l’oubli de l’Être » selon la formule de Heidegger 1 .
La contemplation de ce yogi au cœur de sa pratique nous permet de comprendre également un peu mieux cette notion difficile à appréhender pour nous d’amour de soi ou plus précisément l’amour du Soi. Dans son union à l’Être, ce yogi la rend plus visible, plus tangible ; on a l’impression de mieux savoir ce qu’idéalement il faudrait faire au quotidien pour au moins s’en rapprocher : se donner de l’espace et du temps. De la lenteur, de la bonté, de la communion avec ce que nous sommes profondément et la nature de l’univers qui sont une seule et même chose. De l’espace et du temps pour soi, loin du sens marketing de la formule, par amour du Soi, de l’Être, de l’Être-vivant. Comprendre l’importance, le caractère essentiel de l’écoute du Soi en soi. La véritable vacance de l’esprit ne se trouve pas sur les plages bondées, les voyages low-cost ni même de luxe en mode VIP ; elle se vit dans le bonheur de se (dé)poser sur son tapis de pratique, en rendez-vous avec (le) Soi. Mais aujourd’hui, il faut bien le dire : il faut désormais un certain courage pour cela, pour repousser les exigences, les pressions, les déterminismes mondains, sociétaux et civilisationnels. Fort heureusement, le Natha Yoga permet aussi d’accroître ce courage, de nous soutenir et nous renforcer dans cette voie. Savoir être comme le serpent lové au soleil sur sa pierre ; savoir aussi ne rien faire : reconnaître le caractère indispensable à vie, à la créativité, de ce que l’on appelle de nos jours péjorativement «  Les temps morts » ou la procrastination – encore un mot à connotation largement péjorative. Procrastiner c’est reporter à plus tard ce qui est sensé pouvoir et devoir être accompli maintenant ; faire par devoir et non par amour. Mais c’est aussi et justement le symptôme de celui ou celle qui n’en peut plus des obligations et des contraintes sociales et qui éloigne un moment le carcan pour ne faire qu’Être… et respirer. Le jugement qui s’ensuit, de la part de soi-même et/ou des autres, est douloureux et culpabilisant : « tu aurais dû faire ceci ou cela »… Mais c’est vouloir occulter que la procrastination est aussi le symptôme de l’épuisement, de la souffrance de l’être qui manque considérablement d’espace-temps, d’un manque d’Être, et que de ce point de vue, cette attitude pourrait bien être salutaire : ce qui va tirer la sonnette d’alarme, nous empêchant de sombrer dans une négation absolue de soi, une forme de néant existentiel mortifère. La considérer comme symptôme appelant un soin de soi, et non pas un jugement dévalorisant, permet de voir les choses autrement et de reconsidérer ce temps soi-disant « mort » : un temps offert à/au Soi, non affecté à l’efficacité, la rentabilité, l’exploitation de soi. Un temps de don, un temps d’amour. Le véritable temps mort n’est-il pas celui où l’on n’existe pas ? Au sens philosophique du terme, exister c’est placer au dehors, imprimer quelque chose de soi dans la matière, dans l’espace et le temps. Exister c’est montrer ce que nous sommes, en conscience, créer en nous créant. En ce sens, le temps mort est celui qui nous éloigne de ce geste de création, dans tous les sens du terme.
Thich Nhat Hanh 2  dit que le plus beau cadeau que l’on puisse offrir à l’être que l’on aime est de l’espace. Et nous savons aujourd’hui, par les récentes découvertes scientifiques, qu’espace et temps sont indissociables. Offrir de l’espace-temps au Soi c’est bien ce que fait le yogi au cœur de sa pratique. Et qui plus est dans le Natha Yoga, où la posture n’est pas une finalité en soi mais une occasion, un cadre tendu, un espace, pour la vie, l’Être, par le souffle et la présence à/au Soi : un espace d’amour qui est aussi un lien, une connexion à l’univers. N’est-ce pas aussi le sens du tantra ? Mais ceci est encore une autre histoire…

Quelle est la spécificité du natha yoga ?
Il y a assez peu de différences entre hatha et natha yoga. Le hatha yoga est issu du natha yoga. On peut dire que c’en est la forme ascétique, utilisée par les ascètes et les renonçant, alors que le natha yoga est la pratique des gens vivant dans le monde et occupant une situation sociale normale (travail, famille, enfants…).
https://www.yoga-horizon.fr/presentation-du-natha-yoga/

NOTES
1  Martin Heidegger, philosophe allemand du XXème siècle, dont l’ouvrage majeur s’intitule Être et temps (1927).
2 Grand maître zen vietnamien, vivant en France, en Dordogne, dans le centre qu’il a fondé le Village des Pruniers.
L’auteure
Sophie Lesueur est professeure de philosophie et enseignante de yoga à l’ école Yoga Horizon à Lyon