Chronique : Et si on méditait grave ? Françoise Blévot

Chronique : Et si on méditait grave ? Françoise Blévot

Extrait du numéro 120 qui paraitra à partir du  20/12/2018

Et si on méditait grave ?

Françoise Blévot

« C’est une véritable anatomie symbolique et axiologique, voire une anatomie de la pensée, qui détermine où se situe le centre du corps et de ses facultés » Basile Doganis, « Pensées du corps »

L’équinoxe d’automne est maintenant loin derrière nous, équilibre du jour et de la nuit dont la balance est le signe zodiacal : Son plateau sombre se fait pesant, en nous approchant des jours les plus courts de l’année. Pourquoi l’obscurité est-elle associée au lourd, au Tamas, pourquoi la lumière l’est-elle au léger, au Sattva ?  L’un ne va pas sans l’autre, tout comme l’adret n’existe pas sans l’ubac.
Dans l’assise méditative, il en est de même. D’où vient la légèreté lumineuse qui l’accompagne, alors que notre vacarme habituel a pu s’éloigner, voire disparaître ? De ce que nous avons réussi à « faire le poids ». En effet, alors que l’on parle de « l’espace du cœur », nous avons avant tout besoin d’être lestés, et ça, ça se passe « à l’étage en dessous »… Peser pour s’alléger, la « Voie » n’en est pas à une contradiction près. Voilà pourquoi en Chine et au Japon on attache tant d’importance au Dantian (champ de cinabre) ou au Hara, et aux représentations de personnages aux ventres rebondis.
Dans les salles où l’on pratique les arts martiaux se trouve parfois une étrange estampe ; c’est la « Carte de la Culture de la Perfection » (Xiuzhentu), elle représente le corps avec les processus alchimiques et rituels qui permettent de réaliser la Voie. Le corps y est vu comme un pays symbolique. Son contour évoque un fœtus. En bas, deux enfants, père et mère Tao, font tourner un moulin qui fait monter les énergies, les empêchant de s’écouler vers le bas. Elles sont chauffées dans une grande marmite (notre « feu » abdominal), et se transforment en « Qi ». Il remonte au cerveau par le rachis. Au niveau des reins, un laboureur, à celui des poumons, un enfant enfile des pièces de monnaie sur un fil en forme de Grande Ourse. Des livres entiers ont été écrits sur ces curieuses cartes taoïstes.
Ceci dit le ventre yoguique n’est pas en reste ! Le Yoga a aussi sa cartographie ; notre Hara à nous porte un très joli nom, Manipura, la Cité des Joyaux.  Le soleil réside à la racine du nombril, la lune à celle du palais dit la Ghéranda Samhita. D’autres textes encore, la Hatha Yoga Pradipika, les Upanishad, parlent de l’écoulement du nectar d’immortalité depuis la tête-lune qui le contient jusqu’à la « flamme du soleil » (le ventre). Précurseurs des économies d’énergie, les yogis préconisaient donc les postures inversées pour vivre plus longtemps !
La mise à l’honneur du ventre n’est pas une spécialité exclusivement asiatique, regardez les sculptures romanes ; souvent les personnages ont une sorte de tourbillon à ce niveau.  Le Christ de Vézelay a un superbe Hara !
K.G. Dürckheim a beaucoup contribué à faire « redécouvrir » la notion de Hara en Occident ; c’est , dans tous les sens du terme, la base de son enseignement : Il dit que « l’homme qui s’est écarté du contact avec l’Etre se perd dans une position du moi existentiel crispé en haut ou dissout», et lorsqu’il conseille de « se laisser tomber dans son assiette », l’expression n’est pas innocente ; la racine « As » regroupe des mots que nous connaissons bien, Asana, Assise. La « bonne assiette » ne devrait pas parler qu’aux cavaliers ou aux gourmands ! Un bon ancrage nous donne l’impression que rien ne pourrait nous renverser. Si à ce moment toute notre attention se tourne en dedans, en étant là, simplement, sans rien rechercher de particulier, alors, grâce à la stabilité de notre « rampe de lancement », socle et colonne vertébrale, nous voilà astronautes de notre propre espace, non moins fascinant que celui dans lequel il y a peu nous avons pu voir évoluer avec aisance Thomas Pesquet.
C’est aussi sur le plan psychique que nous devenons indéracinables… La colérique Scarlett O’Hara en avait-elle un ? L’histoire ne le dit pas… L’acteur Yoshi Oida, qui a beaucoup travaillé avec Peter Brook, dit que « lorsque les acteurs de Nô marchent, c’est le Hara qui avance et le corps qui suit ». L’anthropologue Maurice Pinguet a décrit le ventre comme étant, au Japon, « le siège de la vie et du vouloir. La face obéit aux bienséances, la bouche parle et peut mentir, mais en bas se trouve la vérité, c’est-à-dire la force agissante ».
Toujours est-il que les mêmes neurotransmetteurs habitent notre cerveau et nos tripes, nous pouvons tous le constater un jour ou l’autre, confrontés à des émotions ; si nous ne sommes pas solides, elles nous déstabilisent. (Parmi les premiers vestiges de l’activité humaine découverts sur des sites préhistoriques, on a trouvé des poteries décorées de mains en relief, comme posées sur leur panse, qui sont autant de preuves que ces objets avaient une signification matricielle… Ne sommes-nous pas tous gravides de notre propre réalisation ?)
S’il y avait une « morale » à tirer de toutes ces réflexions, ne serait-ce pas que là où nous voyons des oppositions l’Oriental voit des complémentarités, et aussi qu’il nous est très souvent possible de transformer ce qui nous pèse…