Dossier : Hatha yoga Project

Dossier : Hatha yoga Project

Extrait du dossier issus du numéro 123 de la revue Infos yoga

Dossier :
Hatha yoga Project

 

Hatha Yoga Project est un projet de recherche à l’initiative de l’Université de Londres dont le but est de retracer l’histoire des pratiques physiques de yoga, à partir de différentes approches scientifiques :  philologie, études de textes sanskrits et ethnographie, travail de terrain auprès de pratiquants du yoga.
L’équipe est composée de quatre chercheurs de l’université de Londres :  James Mallinson, Mark Singleton, Jason Birch et Daniela Bevilacqua, et de deux chercheurs de l’Institut Français d’Extrême Orient de Pondichéry, S.V.B.K.V Gupta et Ramia Rajagopal.
Vincent Guyon, philosophe, s’est entretenu avec Mark Singleton et Janita Stenhouse, professeure de yoga, a interviewé James Mallinson, Jason Birch et échangé avec Daniela Bevilacqua.
 Un grand merci à eux !
Les trois interviews paraîtront dans les prochains numéros d’Infos Yoga.
Nous publions ici un article de Daniela Bevilacqua, indianiste diplômée de l’université de Rome, dont la mission dans le projet de recherches est de collecter des données ethnographiques et des faits historiques sur la pratique du yoga et des postures par un travail de terrain auprès des ascètes sadhus de l’Inde moderne.

 

Laissez parler les Sādhus  pratiquants ascètes du yoga dans le Nord de l’Inde

Daniela Bevilacqua
Traduit de l’anglais par Janita Stenhouse

Lorsque j’ai commencé mon travail sur le terrain à Varanasi en octobre dernier en tant qu’ethnographe pour le Haṭha Yoga Project, l’une des premières questions que j’ai posées aux sādhus a été la suivante : Qu’est-ce que le hatha yoga selon eux ? Cette question assez simple a ouvert sur une autre question intéressante : celle de la compréhension émique(1) du haṭha yoga, sujet principal de cet article.
J’utiliserai ici les données recueillies au cours de mes six premiers mois de travail sur le terrain pour décrire l’approche ascétique du haṭha yoga et des pratiques de yoga. Évidemment, il s’agit d’une analyse préliminaire car je rentre juste du travail sur le terrain, mais je pense qu’elle peut déjà fournir des informations intéressantes car elle représente l’opinion des ascètes appartenant aux principaux sampradāyas(2) liés à la pratique du yoga : Daśanāmīs, Rāmānandīs, Nāths et aussi certains vairāgī du Rāmānūjī sampradāya.

La compréhension émique du hațha yoga

Haṭha yoga chez les ascètes peut avoir plusieurs significations :
1 • Le Haṭha yoga est strictement lié au tapasyā ;
2 • Le Haṭha yoga est étroitement lié au prāṇāyāma ;
3 • Le Haṭha yoga signifie l’union du soleil et de la lune.
Je traiterai brièvement des points 2 et 3 pour m’attarder plus longuement sur le point 1.
• L’union du soleil et de la lune
Seuls 3 ascètes sur 48 m’ont expliqué le mot haṭha en faisant référence à la signification ésotérique de ha – le soleil et de tha – la lune. L’un d’entre eux était un Nāth, Rām Nāth, engagé dans les activités de la maison d’édition du temple Gorakhnāth à Gorakhpur ; il possédait donc une connaissance plus « théorique » du haṭha yoga que celle des ascètes de son sampradāya. L’autre était un yogi, Sanjay Rajgor Yogi, appartenant au Swami Narayan sampradāya, qui avait étudié le yoga dans plusieurs centres modernes, et le troisième était un pratiquant du Kaula Marg, Shyam Ånand Nāth, qui avait étudié tout seul des textes de yoga.
• La rétention de souffle (prāņāyāma)
Le haṭha yoga au sens de manipulation et de rétention des vayus a été évoqué par 5 ascètes sur 48. Cette conception du haṭha yoga était particulièrement affirmée par Mahant Garuḍ Dās jī Mahārājjī, gourou et yogi expérimenté du Rāmānujī sampradāya. Il a souligné que l’objectif du haṭha yoga est d’atteindre le keval kumbhak (suspension du souffle spontanée), puis d’entrer en samādhi. Mais cela signifie que le haṭha yogi atteint un stade où il ne va plus respirer s’il ne le veut pas et, ce faisant, il peut entraîner son corps dans la mort. Par conséquent, l’étape finale du haṭha yoga est pour lui la mort du yogi qui reste en samādhi. C’est pour cette raison qu’il n’apprécie pas le haṭha yoga.
• L’intention stricte (tapasyā)
Selon la majorité des ascètes que j’ai interviewés, le haṭha yoga n’est pas une technique de yoga, mais une attitude mentale, définie par Rām Priye Dās (une ascète de la Rāmānandī sampradāya) comme un dṛḍh sankalpa : une ferme intention d’atteindre ou d’accomplir un but. Un Nāth m’a dit que le haṭha yoga, dans son sampradāya, signifie également suivre les règles et les comportements du sampradāya tout au long de la vie (donc une intention stricte d’être engagé dans la vie ascétique).
Par conséquent, l’étiquette haṭha yoga peut faire référence à des pratiques et à des comportements, et elle est également comprise de cette manière par les gens ordinaires.
Je vais donner un autre exemple simple tiré de mon travail sur le terrain.
Quand j’étais à Varanasi, j’ai rencontré Narayan Dās, un sadhu qui a passé les dix dernières années assis en padmāsan au Lalitā Ghāṭ. “Il marche toujours pieds nus, il fait ses pèlerinages pieds nus, il est assis dans cette position toute la journée, c’est haṭha yoga madame”, m’a dit un des laïcs qui l’accompagnait.
Quand j’ai parlé avec d’autres sadhus, cette conception du haṭha yoga comme étroitement lié au tapasyā a toujours été mise en avant.
J’en ai eu une autre preuve quand, à Ujjain, je suis allée à la rencontre d’un ūrdhva bāhu sadhu (un sadhu qui tient le bras levé), Bholā Girī, du āvāhan akhāṛā, car un panneau à l’entrée de son campement indiquait «haṭha yogi». Je me suis adressée à lui pour le questionner sur son tapasyā et son titre de haṭha yogi. Il m’a répondu que comme il pratique le tapasyā (depuis 35 ans), il est considéré comme haṭha yogi. Selon lui, ceux qui pratiquent le tapasyā sont des haṭha yogis, car le haṭha yoga consiste à prendre une décision et y rester strictement jusqu’à ce que les résultats soient obtenus. Il ne s’intéresse ni aux āsanas ni au prāṇāyām que, jamais de sa vie, il n’a pratiqués.

[...]

Glossaire
1 Emique : terme anthropologique. Dont le point de vue est basé sur les concepts et le système de pensée propre aux personnes étudiées.
2 sampradāyas : traditions, lignées spirituelles.

Suite de l’article dans le numéro 123 de la revue Infos yoga