“Code sans code” • Françoise Blévot

“Code sans code” • Françoise Blévot

Extrait du numéro 117 paru le 20/04/2018 chronique :

Code sans code

Françoise Blévot

 

La grande Voie n’a pas de portes,
Où des milliers de chemins conduisent
Celui qui franchit la passe sans porte
Avance librement entre le ciel et la terre

Ainsi s’ouvre le Mumonkan « La porte sans porte », recueil majeur de koans, composé au 13ème siècle par le moine Ch’an Wumen Huikai. Défis à la logique, ils nous aident à comprendre combien, la plupart du temps, nous cherchons des réponses toutes faites à nos questions….
Même si l’on ne peut s’empêcher tout d’abord de chercher une interprétation… Autour de la naissance, du retour à l’origine… La porte évoquerait-elle pour nous quelque chose de désagréable, en relation avec ce que nous éprouvons lorsque nous ne savons pas dans quel sens l’ouvrir, vers soi ou en la poussant ? Penchons-nous avec Olivier Marc sur « la psychanalyse de la Maison » (Editions du Seuil) : « Tout d’abord la porte est lieu de passage » (Ah ! Voilà qui ouvre bien des horizons !) Il poursuit : « Passer une porte, c’est passer d’un lieu dans un autre, donc d’un état d’âme à un autre. Je me pris à faire l’inventaire de mes portes du dedans, à en franchir le seuil une à une, ravi par leur diversité (…) Il y a celles que l’on a envie d’ouvrir et celles que l’on ne veut pas ouvrir de peur de découvrir en soi, dans quelque recoin secret, de mauvais souvenirs relégués là pour les mieux oublier ».
Nous connaissons tous des personnes « très ouvertes » et d’autres « repliées sur elles-mêmes », et nous avons tous connu des moments où,  dans un lieu précis, les portes s’ouvraient toutes grandes, d’autres où l’on nous avait « claqué la porte au nez »… « Enfoncer des portes ouvertes » est une occupation prisée par certains : Ce qui pour nous est une expression très parlante est, en y réfléchissant, un superbe koan, un piège mental, tout dépendra de la culture à laquelle on fera référence, en s’y prenant comme pour regarder ces dessins conçus de façon à voir plusieurs figures différentes par une petite gymnastique d’observation.
Dans notre imaginaire collectif, Saint Pierre, bon papy débonnaire, est préposté à l’entrée du Paradis, où il accueille les plus méritants, muni d’une clé de taille respectable.
Le fameux « Penseur » de Rodin surmonte, lui, les monumentales Portes de l’Enfer inspirées par la Divine Comédie de Dante… Celui qui les franchit est voué aux supplices éternels. Il n’y a que Dante et Virgile qui en sortiront pour poursuivre leur voyage initiatique. Le Penseur personnifie les questions métaphysiques de l’homme, à propos du sens de la vie, de son but, de l’existence d’un dieu ; pas besoin d’un guide pour le comprendre. Beaucoup plus paisibles, les mastabas égyptiens sont pourvus de portes en bas-relief qui permettront au défunt de passer au royaume des morts.
Suivant que, pour l’ouvrir, on tire la porte vers soi ou qu’on la pousse, la charge symbolique n’est pas la même, du coup celles qui s’ouvrent toutes seules lorsqu’on s’en approche n’ont aucun intérêt. Prenez les parois coulissantes des maisons traditionnelles japonaises, elles procèdent d’une tout autre relation intérieur/extérieur que la nôtre, d’une façon très différente de relier le dedans au dehors et à la nature.
Prenons place sur notre tapis : Olivier Marc écrit : « Le tapis de prière, en effet, définit un espace, il l’oriente et le sacralise. Déchaussé, le musulman se trouve au seuil de l’univers divin marqué d’une porte ou d’un arbre de vie, isolé du reste du monde ». N’est-ce pas exactement ce que nous expérimentons en nous installant sur le nôtre pour pratiquer ?
Bien sûr, qui dit portes dit serrures et clés. En yoga il y a les « postures clés » (il en sera par ailleurs question dans ce numéro), appellation donnée aux plus importantes, à celles dont le vécu sera révélateur d’une expérience à forte potentialité, autant physique que psychique… Elles sont accompagnées de respirations profondes ; l’air franchit un corridor, les narines, et atteint la véritable entrée gardée par les clavicules (du latin « petite clé »), comme les deux battants de notre demeure intérieure. Nous y recevons le souffle, tel un hôte de marque, et nous sommes reçus par lui. Nous passons alors de la dualité à l’unité.
Trois grands personnages de la chrétienté médiévale ont eu l’intuition d’une relation corps/esprit déjà très orientale : « Frère corps est notre cellule, et l’âme y est assise et pense à Dieu » (François d’Assise). « Si tu veux aller où tu ne sais pas, passe par où tu ne sais pas » (Jean de la Croix). Pour Thérèse d’Avila, il était souhaitable de « quitter le chemin de ronde pour habiter la forteresse intérieure »… Belle image !
Nous n’oublions pas Ariane Buisset qui écrivait dans ces pages, il n’y a pas si longtemps : « Le silence est comme tous les gardiens du Dharma : d’un côté c’est un monstre prêt à vous dévorer, et de l’autre, une fois passée la porte, un châle protecteur dont les plis sont semés d’étoiles ».
N’en laissons pas les clés rouiller au fond de notre poche. Chaque jour notre pratique est action de grâce, quotidienne et rituelle ouverture de portes qui pourtant ne se referment jamais.

 

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