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En lien avec l’actualité, Françoise Blévot vous propose la lecture de cette chronique spéciale, avant la parution du prochain numéro de votre revue.
Le numéro 127 devait pouvoir être imprimé dans les délais prévus initialement et devrait vous être livré, en fonction des délais de laposte, d’ici la fin du mois.

La rédaction d’Infos Yoga

Avec ou sans contact ?

« Le malheur des hommes vient d’une chose ; ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. »

Blaise Pascal

Eh bien oui, au fait, serions-nous en train de payer nos inconséquences, nos folies destructrices, notre orgueil démesuré ? Nous sommes capables d’exploits extraordinaires, et un virus microscopique vient nous damer le pion.

La faucheuse avance masquée, une couronne sur la tête ; la serial killer triomphe : « Y a-t-il parmi vous des adeptes du transhumanisme, que je leur montre qui est le plus fort ? »

Namasté, chers Amis, plus de bisous, laissons-les au vestiaire. C’était devenu une folie, ces bisous, se serrer la main confinait au ridicule, au suranné, à l’insolite… Allez zou, bisou, même à des gens croisés chez l’un ou l’autre et qu’on ne reverra jamais… Si nous prenions la résolution, lorsque nous pourrons ressortir et retrouver amis et collègues, d’opter pour un geste chaleureux, mais pas obligatoirement ce « bisou » devenu convenu et souvent vide de sens ? Embrasser, c’est « tenir dans ses bras ». Bien entendu, pour cela, il faut les avoir ouverts !

Les Orientaux saluent sans se toucher, avec la plupart du temps beaucoup plus d’authenticité que nous. Inspirons-nous de leurs gestes : Namasté des Indiens, Bao Quan des arts martiaux chinois (poing droit fermé sous main gauche ouverte, à savoir la main qui tient l’arme sous la protection de la main côté cœur), main posée sur le cœur des Arabes.

Pendant ce temps de confinement, grâce au yoga, parvenons-nous à garder le contact avec notre dimension intérieure, à la maintenir dans son axe au moyen de postures, de pranayama ? La chambre dont parle Pascal est aussi celle de notre intériorité. Faisons le tri, pas seulement de nos placards, mais entre ce qui nous « touche » vraiment et de ce que nous ajoutons inutilement.

Les Chrétiens sont en période de Carême, même mot que quarantaine. Croyants ou non pousserons-nous la pierre qui parfois est posée sur notre cœur ?

Contemporaine d’Anne Franck et Néerlandaise comme elle, Etty Hillesum écrit : « C’est une expérience de plus en plus forte chez moi ces derniers temps : dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d’éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l’unisson de millions d’autres à travers les siècles, tout cela, c’est la vie ; la vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité ; alors, la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès qu’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient absurde ; dès lors que l’ensemble est perdu tout devient arbitraire… »

« Crise » a pour étymologie nécessité, discerner, faire des choix. En chinois, le mot crise est composé de l’association de deux caractères, danger et opportunité, ça donne à réfléchir…

Deux termes, l’un grec, l’autre latin, peuvent aussi devenir pistes de réflexion : « prosochè », vigilance, recentrement sur le présent débarrassé d’un avant ou d’un après, dépassionné en quelque sorte. Chez les Romains, « otium » comprend différentes formes et significations à propos du temps libre ; mettre à profit un temps consacré à l’étude et à la méditation.

Nous réalisons soudain à quel point ce que Thich Nhat Hahn appelle l’interdépendance est une notion fondamentale avec une application à laquelle nous n’avions peut-être pas pensé ; sans le savoir je peux contaminer l’autre et inversement… Nous avons à changer nos habitudes ; protéger l’autre c’est se protéger. Ce qui paraît naturel dans les pays d’Asie -primauté du groupe sur l’individu- n’est pas évident pour les individualistes que nous sommes.

Relisons K.G. Dürckheim : Il distingue trois causes de détresse, 1/ la peur de l’annihilation, de la mort 2/ le désespoir vis-à-vis de l’absurde 3/ l’isolement total.

Merci à Maya pour la mudra Abhaya

En réponse à ces trois causes, Dürckheim développe ce dont l’homme a besoin, force, connaissance de ce qui donnera un sens à sa vie, amour dans l’union avec la communauté humaine. Pour lui ce qui est vécu prime sur la lecture des livres de sagesse. Nous avons la chance de faire l’expérience qu’il y a une vie dans la mort, un sens dans le non-sens, un amour dans l’isolement. Cette autre réalité, cette « grande vie qui coule dans notre petite vie », nous pouvons en reconnaître les critères : 1/ le goût particulier de ce qui nous « touche », 2/ le rayonnement, 3/ la transformation.

« Ce qui nous touche » nous ramène au contact, puisque ce mot s’applique aussi bien au figuré qu’au propre. N’oublions pas les Indriyas, (Y.S. II 54 & 55, III 48), et parmi ceux-ci le toucher, Sparsa, en rapport avec la peau et l’élément air. Dans l’iconographie aussi bien hindoue que bouddhiste, il y a une mudra particulièrement appropriée à ce que nous vivons actuellement : Abhaya, l’absence de crainte. La main droite est présentée paume vers l’avant, en geste de paix, « n’ayez pas peur » nous dit-elle. C’est le geste du Christ de Vézelay.

Il  vaut tous les contacts du monde.  Shanti !